Culture | 20 mai 2020

La revanche de Barbe Noire

De Stéphanie Cabanne
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Des pirates aux chasseurs de trésors, en passant par l’histoire secrète des grandes œuvres artistiques, Stéphanie Cabanne nous livre chaque vendredi des récits extraordinaires.

Il est justement dans l’histoire des noms qui agissent sur l’imagination et qui à eux seuls nous transportent sur les mers lointaines. Celui de Barbe Noire en fait partie. Il draine avec lui l’imaginaire de la piraterie, fait d’effluves de rhum, de trésors enfouis et de combats sans merci. La découverte de l’épave du Queen Anne’s Revenge, son magnifique trois-mâts, au large du cap Beaufort en Caroline du nord, est un événement qui fait date dans l’histoire de l’archéologie sous-marine.

En 1996, des archéologues américains découvrent une épave exceptionnelle dont l’envergure les alerte. Après quinze ans de recherches, ils confirment qu’il s’agit du navire pirate d’Edward Teach, dit Barbe Noire. La prudence est de mise, dans un domaine où certains chasseurs de trésors ont tendance à prendre leurs désirs pour des réalités. Il faut dire qu’a priori rien ne différencie une épave pirate de celle dun navire traditionnel. Le perroquet, la jambe de bois et les larges chapeaux de feutre sont présents chez tous les équipages de ce début du XVIIIe siècle. Plusieurs campagnes de fouilles permettent d’évaluer la nature du navire et de sa cargaison. Le Queen Anne’s Revenge rejoint finalement, en 2011, le cercle fermé des épaves pirates découvertes à travers le monde, six à ce jour, réparties sur la côte est des Etats-Unis, dans la mer des Caraïbes et dans l’océan Indien.

Anglais de naissance, Teach est d’abord corsaire et sillonne l’Atlantique à la recherche de navires - souvent français - qu’il attaque et pille en toute légalité. La « course » qui bénéficie à la couronne d’Angleterre, prend fin avec la guerre de Succession d’Espagne. Teach devient alors pirate. Il s’associe à Benjamin Holdegord et se retrouve à trente-six ans à la tête d’un navire qui sème la terreur dans les Caraïbes.

Sa plus belle prise est la Concorde, un bateau négrier français qu’il rebaptise Queen Anne’s Revenge et qu’il réarme. L’immense frégate dotée de quarante canons prend la tête d’une flotte de neuf navires et de quatre-cents hommes. Les attaques s’enchaînent et la légende se construit. La seule vue de son pavillon à fond noir, où un squelette arbore un sablier, suffit à décourager toute résistance. En bon pirate, Barbe Noire vole tout ce qu’il trouve, coton, alcool, sucre de canne, indigo, épices...

Précisément, ce que les archéologues découvrent sur l’épave de Teach, ce sont ces objets en provenance du monde entier, acquis lors de prises violentes : de la vaisselle anglaise et hollandaise, de la porcelaine chinoise et des canons de toutes nationalités. Présents sur les navires marchands, ces objets sont sur-représentés sur un navire pirate, associés à de nombreuses armes.

D’autres trouvailles - deux ancres, des instruments de navigation et du matériel médical français -  témoignent de la vie à bord et du souci du capitaine de maintenir son équipage en bonne santé.

On est loin des mythiques représentations de trésors entreposés dans des coffres et cachés sur une île déserte. Barbe Noire comme ses congénères, dépense tout l’argent qu’il amasse. Être pirate, c’est se condamner à une existence brève et violente mais c’est aussi s’assurer une vie de plaisirs, de la bonne nourriture, la liberté et l’aventure.

Les archéologues le savent bien, les « trésors » sont de nature différente. Mais le mirage d’un gain monétaire continue d’alimenter des opérations qui relèvent plus du pillage que de la recherche. L’Américain Robert Clifford a l’habitude de mener des campagnes dénoncées par les archéologues comme étant la « piraterie de la piraterie » et qui ont pour effet d’arracher les objets à leur contexte et de détruire les épaves. C’est lui qui met au jour le seul coffre rempli de pièces d’or et d’argent découvert dans l’histoire des épaves pirates : le butin amassé par Samuel Bellamy, dit Black Jack, résultat de la prise de cinquante-trois navires. Sur le Whydah Gally, emporté par une tempête en avril 1717, Clifford récolte cinq tonnes de métaux précieux. Peu coopératif, il ne transmet à la communauté scientifique que cinq mille pièces. Le reste a échappé à tout contrôle et se retrouve aujourd’hui, au gré du hasard, sur le marché de l’art.

Heureusement, le Queen Anne’s revenge a été trouvé par des professionnels et bénéficie de l’attention de l’Etat de Caroline du Nord. Des études sont menées régulièrement, l’épave est surveillée et les quinze mille objets exhumés sont exposés au North Carolina Maritime Museum.

La fin de Barbe Noire nous est connue par le récit du Capitaine Johnson publié en 1724. Il semblerait qu’il ait échoué volontairement son navire dans la baie de l’île d’Ocracoke afin de s’enfuir avec son butin. Le 22 novembre 1718, il trouve la mort en affrontant le lieutenant Maynard et ses soldats. A l’issue d’une  mitraille dévastatrice d’un combat sanglant, son corps est jeté à la mer et sa tête, parée de la célèbre barbe qu’il aimait garnir de mèches de canon allumées, est placée au sommet du mât, en guise d’avertissement. Sa disparition sonne le glas d’une époque. L’âge d’or de la piraterie va bientôt prendre fin. Mais sa mémoire demeure…

 

21/05/2020 - Toute reproduction interdite

 


Edward Teach, aka Barbe Noire
DR
De Stéphanie Cabanne

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