La France est le pays du naturisme. Un mouvement initié en Gironde il y a soixante-dix-ans.  C'est même un « art de vivre » selon ses adeptes, qui implique le respect de l'autre et l'égalité des corps nus. Une pratique surtout synonyme de liberté. Mais peut-on retrouver ses valeurs en perdant ses vêtements ?

                                                                                               Reportage de Francis Mateo

Où peut-on croiser, sans possibilité de les distinguer : une avocate, un grand patron, un gardien de prison, un chauffeur routier, un journaliste, une banquière, un chanteur pop, un cardinal, une enseignante ?... Dans un village naturiste. Car au premier coup d’œil, la nudité efface toutes les différences sociales. C'est en tout cas ce que se plaisent à répéter les adeptes du naturisme. Et ils sont nombreux en France : 4,7 millions de personnes chaque année, dont 2,5 millions de Français ! L'Hexagone reste en effet la destination privilégiée pour le naturisme, soixante-dix ans après l'inauguration du premier centre de vacances naturiste à Montalivet (Gironde), créé en 1950 par Christiane et Albert Lecocq. « Mais oui ! la France est le berceau du naturisme et c’est un mouvement qui naît même avant les années cinquante, dans le prolongement des grandes conquêtes sociales d'avant-guerre », assure Viviane Tiar, présidente de la Fédération Française de Naturisme. Le droit à la nudité comme ultime conquête du Front Populaire ? La revendication n’était certes pas au programme du mouvement, mais elle rejoint finalement ses aspirations si l'on se fie au discours enthousiaste de Viviane Tiar : « Le naturisme est un art de vivre et une philosophie qui consiste à être en harmonie avec soi et avec les autres ; c'est une forme de liberté car il y a aucune honte à être nu quel que soit notre corps ; même accidentés par la vie ou la maladie, nous sommes tous égaux et respectables... La nudité efface aussi les catégories socioprofessionnelles, et le naturisme contribue à faire tomber les barrières sociales ». En attendant le « grand soir » des corps nus, le naturisme reste donc une spécialité française, et une spécialité qui s'exporte notamment sur la plage espagnole du Torn, au sud de Tarragone. C'est sur cette magnifique langue de sable de près d'un kilomètre que s’évadent chaque année au mois d'août Gilles et Stéphanie, après avoir fermé pour une quinzaine de jours leur boulangerie de Dijon. Le couple loue un confortable bungalow dans le camping naturiste au-dessus de la plage, le Templo del Sol, premier établissement du genre en Espagne, fondé en 1994 par le Français Georges Pause, qui exerçait encore à cette époque comme avocat au barreau de Saint-Etienne. Depuis, le Templo del Sol est devenu le plus prisé des campings naturistes de la péninsule ibérique. À 96 ans, Georges Pause s'y promène au milieu des vacanciers en habit d'Adam qu'il considère comme une « élite » : « La clientèle naturiste est spéciale, mais spéciale ça ne veut pas dire bizarre », sourit-il comme pour prévenir tout jugement hâtif ; « Le naturisme, c’est pour moi le contraire du tourisme de masse, car il implique un certain niveau de culture ; être naturiste, c'est apprendre à vivre au plus près de la nature, et adapter son corps à l'environnement, et surtout savoir cultiver un esprit de liberté ». Georges Pause est bien placé pour juger, puisqu’il possède aussi un camping « textile » où il doit faire face à davantage de problèmes quotidiens : « Au Templo del Sol, les clients sont plus respectueux des installations comme de la nature qui les entoure ; et on retrouve cet esprit jusque dans leurs commentaires sur les réseaux sociaux, toujours plus positifs et ouverts ». Un esprit d’ouverture qui justifie également sans doute la présence plus visible de couples homosexuels, d'hommes ou femmes, qui se promènent main dans la main dans ce camping naturiste familial, où parents et enfants profitent des piscines comme partout ailleurs, mais dans une ambiance nettement plus sereine. « C'est cette sérénité que nous venons chercher ici », explique Stéphanie : « Les naturistes sont des gens tranquilles, et il n'y a que des belles personnes quand tu es nu, que tu sois gros, maigre, grand ou petit... On est tous égaux, et ici, c'est notre petit coin de paradis le temps des vacances ».

« Le regard sexualisé sur le naturisme est un préjugé »

Au paradis des nudistes, il y a une capitale : le village naturiste du Cap-d'Agde. Jusqu'à 30.000 personnes se pressent chaque jour en été dans cette station balnéaire de la côté héraultaise. La destination attire comme ailleurs une population nudiste de tous horizons qui vient, selon ses moyens, poser sa caravane au camping ou garer sa Lamborghini à l'Oz'inn, le seul hôtel « cinq étoiles » naturiste en France. Pour se retrouver finalement ensemble sur la plage ou aux terrasses des bars et restaurants du village. Avec évidemment une partie de la clientèle libertine. En ce mois d'août de Covid-19, malgré l'absence forcée d'une grande part des habitués étrangers, l'ambiance est détendue dans les allées du village naturiste, mais presque décevante pour l'image quelque peu sulfureuse que charrie ce repaire libertin. « Vous croyez que tout le monde se promène avec la bite à la main ? », interroge Philippe Barreau. Le président de l'association des commerçants du village naturiste du Cap d'Agde est sur la défensive face à une carte de presse : « Les journalistes ne veulent voir que ce côté-là ». Ce « côté-là », c'est celui de la « baie des cochons », ce bout de plage où se retrouvent à toute heure les couples libertins, et où le monde se sépare entre voyeurs et « pratiquants » ; ce « côté-là », ce sont aussi ces boîtes de nuit dédiées aux plaisirs sexuels, ou parfois ces rencontres charnelles improvisées entre adultes consentants dans le village, lorsque la soirée est déjà bien avancée. Ce « côté-là » existe donc bien, mais Philippe Barreau a raison, il est finalement assez marginal : « L'immense majorité des naturistes recherchent ici la même chose qu'ailleurs, c'est à dire de pouvoir descendre acheter leurs croissants et journaux à poil dès le matin, et retourner sur leur terrasse pour boire le café tout aussi nus, de passer des journées à la plage et des soirées au restaurant, de s'amuser comme ils veulent sans être dérangés ou jugés... D'ailleurs, je peux vous assurer que les femmes seules sont moins en sécurité sur une plage traditionnelle que dans le village naturiste, parce qu’ici, c’est un lieu de tolérance ». Il est vrai que sur les plages « textiles » des alentours, les seins des femmes ont eu tendance à se recouvrir au cours de la dernière décennie. Philippe Barreau y voit un puritanisme croissant qui ne ferait d'ailleurs que renforcer les fantasmes sexuels du village naturiste (en plus évidemment de « la malveillance obsessionnelle des journalistes »). Il est tout aussi vrai que ce village du Cap d'Agde est un lieu à part, y compris dans le monde naturiste, une sorte de « village gaulois » de l'hédonisme et la grivoiserie, où le libertinage a forcément sa place, mais à la marge. Car en réalité, « le regard sexualisé sur le naturisme est un préjugé », assure Viviane Tiar : « le naturisme est au-delà de la politique ou des religions, c'est un grand vecteur de valeurs saines, notamment au niveau de l'environnement comme de l'écologie ; c'est une école du respect, de l'égalité et de la liberté ».

En somme, le naturisme est apolitique, mais c'est tout un programme !

24/08/2020 - Toute reproduction interdite


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De Francis Mateo