Les séquelles du dévissage de la livre turque face au dollar américain à l’été 2018 sont encore vives. En juillet 2018, les tensions diplomatiques avec les États-Unis avaient été à l’origine d’une crise du change qui s’était répercutée sur l’économie réelle. Au terme d’un bras de fer, le pays a plongé dans la récession.  Par Maxime Chauffour (A Istanbul)

Début juin, le ministre de l’économie et des finances turc et gendre du Président, Berat Albayrak, s’est exprimé sur son compte twitter à propos de l’inflation de la livre, affirmant que « si Dieu le veut, à la fin de l’année, nous atteindrons les objectifs [de réduction de l’inflation] que nous nous sommes fixés. » Une déclaration aux allures d’incantation, si l’on s’en tient aux chiffres de la croissance durablement passée sous la barre des 3%, du chômage (15%), et d’une inflation qui ne cesse de galoper (à un rythme moyen de 20% par an).

Dans les faits, la « formule AKP » (acronyme du parti au pouvoir depuis 2002) ne fait plus recette. Le secteur du BTP, qui fut la locomotive de la croissance turque, ne trouve plus de débouchés. Les promesses de prospérité économique qui ont convaincu les électeurs turcs depuis quinze ans se heurtent désormais à la réalité d’un marché en récession, marqué par le manque de rentabilité des mégaprojets décidés par la présidence Erdogan, l’essoufflement du secteur immobilier, ainsi que les tensions diplomatiques avec les États-Unis liées à l’achat de missiles russes S-400. Par ailleurs, les investissements lourds opérés par l’Etat au prix d’une dette qui explose ne suffisent plus à maintenir l’économie à flot.

A cet égard, l’exemple du nouvel aéroport d’Istanbul est criant. Conçu pour accueillir 200 millions de voyageurs par an, ce qui en ferait le plus grand du monde, il affiche des résultats moins bons que l’aéroport Atatürk, pourtant plus modeste, qu’il a désormais remplacé. Ses mauvaises performances vont forcer l’État à dédommager le conglomérat privé qui l’a construit, et sont avant tout le signe que le pays a vu trop grand. Enfin, si le financement de l’investissement par l’emprunt et la politique de facilitation des prêts aux particuliers ont pu artificiellement stimuler le circuit économique, le cycle de la prospérité à crédit semble désormais révolu.

Plus que tout, c’est maintenant la confiance qui fait défaut à la Turquie. La frilosité des investisseurs tient autant à la fragilité économique du pays qu’à son éloignement des principes démocratiques. Les rebondissements de l’élection municipale du 31 mars dernier, annulée et reprogrammée à Istanbul par une décision très controversée du haut conseil électoral (YSK), ont fait du tort à la reprise économique : le cours de la livre turque face au dollar, suivit de très près par les citoyens turques, plonge à chaque nouvel épisode de la mascarade démocratique.

Le manque de lisibilité de la politique économique turque, soumise à l’agenda électoral du gouvernement, ne favorise pas la reprise. Tüsiad, le syndicat patronal turc laïc, a partagé ses craintes vis-à-vis de l’impact des dérives démocratiques sur la reprise tant espérée. Les acteurs économiques retiennent maintenant leur souffle jusqu’au 23 juin, date de l’élection municipale stambouliote. La réaction que choisira d’adopter le pouvoir face à une défaite de plus en plus probable sera déterminante. Le signal positif envoyé aux acteurs économiques par une potentielle alternance à la mairie de la mégalopole turque (qui accueille plus de 50% des investissements du pays) pourrait paradoxalement donner de l’air à l’AKP, de plus en plus aculé et incapacité.

12/06/2019 - Toute reproduction interdite


Des femmes se fraient un chemin après avoir fait leurs courses sous une tente installée par la municipalité à Istanbul, Turquie, 29 mars 2019
Murad Sezer/Reuters
De GlobalGeoNews GGN