Le 9 août 2021, un prêtre a été assassiné par un individu déjà connu par la justice. Ce dernier avait provoqué l’incendie de la cathédrale de Nantes. Après cet épisode, l’homme avait reçu des soins psychiatriques. La mort du religieux a tiré une nouvelle sonnette d’alarme sur la crise que traverse la psychiatrie en France. État des lieux.

Par Matteo Ghisalberti

Le père Olivier Maire a été assassiné dans la nuit du dimanche 9 au lundi 10 août 2021. Ce prêtre était responsable de la branche française de l’ordre des Missionnaires Montfortains. Très apprécié, il avait fait de l’accueil sa mission principale. C’est justement l’une des personnes accueillies par sa communauté, située de Saint-Laurent-sur-Sèvre, en Vendée, qui l’a tué. Emmanuel Abayisenga, un immigré rwandais de 40 ans, s’était vu refuser à plusieurs reprises le statut de réfugié en France. Il avait déjà fait la une de la presse en juillet de 2020, quand il avait provoqué l’incendie dans la cathédrale de Nantes. Lors de sa détention provisoire entre le 20 juillet 2020 et le 31 mars 2021, le quadragénaire rwandais a été reçu à plusieurs reprises par le service médico-psychologique régional. La reconstitution des semaines précédant l’assassinat du père Maillard a permis d’apprendre qu’entre le 20 et le 29 juillet 2021, Emmanuel Abayisenga avait été hospitalisé en psychiatrie à La Roche-sur-Yon. Le manque de suivi psychiatrique renforcé pour le meurtrier du père Maire a attiré l’attention sur les conditions de la psychiatrie en France où, depuis plusieurs années, le déficit de ressources humaines et économiques ne permet pas toujours la prise en charge des personnes avec des troubles mentaux.

Le constat n’est pas nouveau. Déjà en 2016, l’Institut Montaigne et la Fondation FondaMental avaient publié une étude qui pointait sur « le retard français en matière de prévention des maladies psychiatriques, notamment les plus graves : schizophrénies, troubles bipolaires, dépression et troubles du spectre autistique ». Ces mêmes organisations ont publié en 2018 “Psychiatrie : l'état d'urgence (éditions Fayard), un ouvrage présenté comme « un état des lieux sans concession de la psychiatrie ». Plus récemment, le psychiatre et médecin légiste aux hospices civils de Lyon, Patrice Schoendorff, a dénoncé « une pénurie de psychiatres et donc un sous-effectif médical chronique et sans doute durable ». Ces alertes n’ont pourtant pas suffi à inverser la tendance et engendrer une phase de renouveau pour la psychiatrie française.

Les professionnels du secteur ne sont pas les seuls à alerter. Les forces de l’ordre sont aussi conscientes du problème. « Les places dans les hôpitaux psychiatriques ne sont pas suffisantes » explique Matthieu Valet, secrétaire national adjoint du syndicat des commissaires de police (SICP). Cette situation est due à « une déshérence qui s'est installée en France. Dans la plupart des cas, les structures existantes proposent seulement un accueil temporaire, mais pas de suivi ni de prise en charge totale. Dans ces conditions, il ne faut pas être surpris que des personnes nécessitant des soins psychiatriques passent à l'acte ».
Pour ce policier, il ne faut pas espérer une amélioration de l’état de la psychiatrie en France, au moins dans un futur proche : « Dans les prisons, il y a plusieurs personnes qui souffrent de troubles psychiatriques. Elles devraient être dans des hôpitaux psychiatriques. Ceci dit, les troubles psychiatriques ne peuvent en aucun cas être considérés comme une excuse ».
Les forces de l’ordre ne disposent pas de toutes les connaissances nécessaires dans la gestion des troubles mentaux les plus graves. « À l'école de police, on pourrait prévoir des modules pour apprendre à traiter des personnes avec des troubles psychiatriques, car actuellement, les agents ne sont pas suffisamment formés pour ça » constate Matthieu Vallet.

L’état mental des migrants se dégrade après leur arrivée en Europe

L’incendie de la cathédrale de Nantes et le meurtre du père Maire ont été commis par une personne immigrée. Il ne faut toutefois pas généraliser et penser que les migrants sont plus atteints que les autres par des problèmes psychiatriques. Pour le père Antoine Paumard, responsable du service d’accueil jésuite JRS France, « le problème ne concerne pas uniquement les migrants. Il y a aussi beaucoup de Français qui vivent dans la rue et qui auraient besoin de ces soins. Mais la prise en charge n'est pas toujours possible car il y a un manque de moyens ».

Paradoxalement, selon le père Paumard, l’état mental des migrants est meilleur lors de leur arrivée en Europe et se dégrade quelques temps après. « Il est intéressant de constater, comme l'ont fait Annabelle Desgrées du Loû et France Lert dans le livre « Parcours de vie et santé des Africains immigrés en France », (Ed. La Découverte, 2017), que dans la plupart des cas, les migrants africains arrivent en Europe dans des conditions de santé plutôt bonnes. Mais leur état se détériore car ils n'ont pas accès aux soins dans les pays d'accueil » explique le religieux. Selon lui « s'il y avait une vraie politique d'accueil (au moins) au niveau européen – coordonnée et fondée sur les bases des valeurs européennes -, nous serions peut-être plus à même d'éviter beaucoup de problèmes liés aux migrations »

Addictions et bouffées délirantes

Les addictions aux drogues peuvent être à l’origine de troubles psychiatriques. Ce lien ne semble toutefois pas intéresser certaines forces politiques, très engagées dans la libéralisation de certaines drogues dites “légères”. Dans une tribune publiée par le JDD en mai dernier, le psychiatre Roland Coutanceau, président de la Ligue Française de la Santé Mentale (LFSM) avait lancé l’alerte.« Le plus souvent, le haschich favorise l'émergence d'un délire chez un sujet déjà malade mental ou borderline ; mais exceptionnellement, il peut provoquer un délire aigu chez un sujet sain. Bouffée délirante qui sera sans lendemain avec restitution ad integrum après traitement. Ce type de bouffée crée fréquemment de l'agitation désordonnée entraînant une hospitalisation. Et exceptionnellement, il peut y avoir crime, tant le sujet est désorganisé, comme dans l'affaire Sarah Halimi ». Le cas de ce meurtrier selon le psychiatre, nous ramène à la problématique de l’état de la psychiatrie en France, car Kobili Traoré « ne souffrirait d'aucune pathologie psychiatrique, ce qui pose un problème sociétal et judiciaire : il ne pourra éternellement rester en hôpital psychiatrique ».

On peut donc se demander où ira l'assassin de Sarah Halimi après son passage en psychiatrie, comme pour toute personne ayant commis un crime ou une agression lors d’un trouble psychiatrique provoqué par l’abus de drogues ou d'alcool. On peut s'interroger aussi pour savoir si ce meurtrier est véritablement au bon endroit en hôpital psychiatrique, où de « vrais » malades pourraient occuper sa place.

Pour y répondre, il faudrait en tous cas une approche différente des agressions dues à des problèmes psychiatriques. Mais comme l’a montré la mort du père Olivier Maire, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. Peut-être parce que la culture de l’excuse demeure plus forte que celle de la prévention.

29/09/2021 - Toute reproduction interdite


Les pompiers se rassemblent sur les lieux d'un incendie à la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul à Nantes le 18 juillet 2020.
© Stephane Mahe/Reuters
De Matteo Ghisalberti