À l’heure où la plus grande ville du Maroc vit au rythme du couvre-feu, que la police ferme les débits d’alcool et s’attaque aux breuvages frelatés, les bars clandestins sont devenus des îlots où les Marocains viennent étancher leur soif.  Bienvenue dans le monde de la prohibition made in Morocco…

                                                                 Reportage d’Anissa Grine

A l’entrée de Marrakech, les policiers semblent dépassés, les voitures immatriculées à Casablanca sont arrêtées mais pas de manière systématique. Ville la plus touchée par la Covid 19, les habitants de la capitale économique sont devenus indésirables en ces temps de pandémie.
Un seul accès est désormais possible pour aborder la ville, les autres ont été couverts d’amas de sable pour empêcher tout contrevenant de rentrer, même si les mobylettes et les motos les traversent sans grand-peine, dans des rodéo spectaculaires. La Place Jemaa el-Fna est quasiment vide en l’absence de touristes qui viennent admirer les mille et un tours de cette cour des miracles à présent boudée en ces temps de crise. Marrakech est une ville construite pour les touristes. Tout a été fait pour que ce regard extérieur soit satisfait, pour que tout lui soit amusement et exotisme.

Ceux qui sont habitués à déambuler dans les décors dignes des milles et une nuits de la ville ocre ont certainement croisé ce personnage haut en couleur, coiffé d’un énorme chapeau bariolé, faisant tinter sa cloche en cuivre. Le guerrab est le vendeur d’eau qui étanchait autrefois la soif des passants et dont il ne reste que le folklore. Aujourd’hui, ce terme est utilisé pour désigner les bars clandestins. « Ils étanchent notre soif après tout », s’amuse Bilal, amateur des bars et autres oasis dédiées à l’ivresse dans ce désert d’alcool. Car depuis deux mois, la police a déclaré la guerre au marché noir de distribution d’alcool, et les bars sont fermés. Le soir, la belle Marrakech est bien silencieuse.
Imane et son copain Imad font le tour de la cité de taxi en taxi à la recherche d’un bistrot pour boire, mais ce soir « on vient d’apprendre que 50 bars ont été fermés à cause de cette histoire d’alcool frelaté, on ne sait pas où aller. Je suis venue de Casablanca pour sortir un peu et m’amuser, mais c’est raté ! », dit-elle sans perdre l’espoir de trouver un établissement.
Dans les rues de Marrakech, jeunes et vieux sont à la recherche d’un lieu pour boire paisiblement une bière, mais en ces temps de pandémie c’est devenu quasi-impossible.
« On ne trouve l’alcool que dans les restaurants et c’est trop cher », confie un quadragénaire qui, de toute évidence, ne compte pas se saouler en se ruinant.
Pour s’enivrer, il faut connaître les bons plans que l’on se passe discrètement.
Kamal fait partie des initiés. L’homme d’une quarantaine d’années, maigre comme un clou, oublie souvent de manger mais pas de boire, et il connait tous les endroits pour se désaltérer.
Dans la nouvelle société sous contrôle, les restrictions sans fin pavent la voie à l’illégalité.
Pour aller chez le guerrab, il faut compter une heure de route vers le sud. Mais quitter Marrakech n’est pas si simple, la police patrouille et la route principale est à éviter. « Il y a plein de barrages de gendarmes pour nous empêcher de quitter la ville, il faut y aller par les petits chemins », prévient Kamal. Mais qu’à cela ne tienne.

Une virée aux allures d’Ali Baba et les quarante buveurs

Tous les chemins mènent au guerrab dans la Vallée de l’Ourika dans le Sud-Est de Marrakech.
Une fois dans la profonde campagne, on se rend compte que les indications données sont approximatives. Il faut passer plusieurs coups de fil avant d’arriver à destination. Le seul repère tangible est le canal de Zaraba qu’il faut longer avant de bifurquer à droite sur une piste. Inutile de solliciter l’aide de Google map, ces chemins sinueux et sans éclairage public ne sont pas répertoriés, puisqu’il ne s’agit pas de véritables routes.
Autre conseil : une fois ces contrées amazighes abordées, il vaut mieux maîtriser le Chleuh. Ici les habitants sont à 70% berbérophones. D’ailleurs, sur la route le panneau STOP est placé à l’envers. « Normal, le pays marche sur la tête », plaisante Kamal même s’il pense que la signalétique à l’envers a été placée par un berbère ne sachant pas lire l’arabe.
L’humour détend l’atmosphère et dissipe la peur dans ce noir absolu. La nature est aussi belle qu’effrayante, « l’avantage est de ne pas croiser les gendarmes et on peut admirer les oliviers qui longent la vallée », propose Kamal en guise de diversion.
Arrivé devant un énorme portail gris à double battant, il faut couper le moteur et attendre. Après quelques moments d’hésitation, un videur en t-shirt rouge accompagné de son fidèle Doberman sort enfin de l’alcatraz et scrute les têtes.
Il veut s’assurer qu’il s’agit d’habitués des lieux. Quelques indices et noms échangés permettent de détendre l’atmosphère. Il faut connaître au moins un serveur ou la tenancière des lieux pour obtenir le privilège de rentrer. Le nom du barman, Sabri équivaut à celui de « Sésame, ouvre-toi » dans cette aventure aux allures d’Ali Baba et des quarante buveurs.
Les portes s’ouvrent et se referment aussitôt.
Les intérieurs à la décoration rétro rappellent les speakeasies des films américains du temps de la prohibition et de la mafia italienne. Cheveux gominés tirés vers l’arrière, chemises ouvertes jusqu’au nombril et dégaines de machos des clients au bar, tout cela finit de dresser le tableau d’un autre temps, si ce n’était ce fond musical des années 90 qui tourne en boucle.
Ce guerrab est en réalité une villa délabrée dont la terrasse avec piscine fait office de sky bar.
Toutefois, cette dernière ressemble davantage à une mare à crapauds tant ses bordures sont abandonnées à une forte prolifération des mousses, mais la clientèle n’est pas regardante.
Quelques âmes en peine traînent au bar. Ici on ne commande pas une bière ou un verre de vin. C’est six cannettes d’un coup et une bouteille ou deux pour commencer. Il faut s’enivrer le plus possible en moins de temps possible.
Au fur et à mesure que le temps passe, les rescapés des bars marrakchis arrivent. Ce sont des groupes d’hommes sans femmes. Un peu comme dans un saloon d’un film du Far West américain.
Mais le lieu reste calme et sans disputes, le gars au T-Shirt rouge y veille personnellement et son chien qui renifle les clients sans cesse est aux aguets. « Ce qu’on aime ici, c’est le calme et le prix de l’alcool qui reste abordable », confie un client. C’est pour cela d’ailleurs que personne ne rechigne à avaler des alcools d’assez mauvaise qualité.
Le bal des départs et des arrivées se poursuit jusqu’au matin. Sur les routes de retour à Marrakech, des hommes complètement ivres au volant de leurs voitures rentrent chez eux aux première lueurs de l’aube … en attendant le weekend prochain.

20/11/2020 - Toute reproduction interdite



Emma 11
De Fild Fildmedia