En 2019, l’Amazonie est tristement revenue sur le devant de la scène internationale suite aux gigantesques incendies qui ont dévasté pas moins 10 000 km2 de forêt, seulement au Brésil, soit cent fois la taille d’une ville comme Paris. Selon les analyses effectuées par l’INPE[1], il s’agissait là d’une augmentation de plus de 30% de la déforestation en Amazonie par rapport à l’année précédente. Une situation préoccupante, à laquelle s’ajoute le risque de pandémie.

                                                                                          Analyse de Olivier Antoine

[1] Agence de Recherche Spatiale du Brésil

A l’heure des débats politiques et sociétaux pour apporter des réponses aux impacts environnementaux et climatiques des activités humaines, les images d’une Amazonie en feu parcourant le monde avaient alors suscité une vive émotion et une indignation mondiale. Le président Macron s’était ainsi exclamé : « Notre maison brûle ! C’est une crise internationale ! », tandis qu’Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU avait, pour sa part, lancé : « L’Amazonie doit être protégée ! ». Aux antipodes, Jair Bolsonaro, n’avait pas vu là de quoi s’inquiéter et encore moins de raison de se mêler d’une question relevant de la stricte souveraineté nationale brésilienne, encourageant même les actions de défrichement des forêts en Amazonie. Puis le feu s’était éteint et les lumières des médias internationaux avec lui. Un autre incendie, en Australie cette fois, avait alimenté une nouvelle page de la chronique d’une humanité qui n’en finissait décidément plus de se nourrir de ses propres désastres.

Aujourd’hui, les images de l’Amazonie qui brûle semblent si lointaines. Quelques mois mués en éternité à l’échelle de notre temps hystérique. Désormais c’est le covid-19 qui consume nos maisons et toute l’attention du monde avec. Pourtant, l’Amazonie brûle encore, loin des regards et des sermons médiatiques. Depuis le début de l’année, la déforestation bat son plein que ce soit en Colombie, au Pérou ou au Brésil. Ce dernier, d’ailleurs, montre à nouveau le mauvais exemple avec plus de 1 200 km2 de forêt détruite, soit une augmentation de 56% par rapport à l’année précédente. Et la saison sèche ainsi que celle des brûlis et leur lot d’incendies incontrôlés de forêt n’ont pas encore commencé !

Tandis que le lien entre la déforestation de l’Amazonie et les impacts sur sa biodiversité et ses fonctions climatiques vitales, pour notamment fournir de l’eau aux régions non amazoniennes, n’est plus à démontrer, celui avec l’apparition de maladies infectieuses est à souligner avec urgence. En effet, l’épidémie de covid-19 met aujourd’hui clairement en évidence les liens entre la déforestation, la destruction des habitats naturels, les contacts humains avec des zones inexplorées et l’apparition de nouvelles maladies.

Dès lors, cette déprédation de la forêt amazonienne interpelle plus que jamais. Les conséquences pourraient assurément se révéler désastreuses faisant craindre qu’une nouvelle pandémie surgisse un jour depuis le bassin amazonien. Cet écosystème, à la biodiversité élevée et dont les changements écologiques sont parmi les plus importants au cours des dernières décennies, est d’ailleurs considéré par la communauté scientifique internationale comme un hotspot pour l’émergence de nouvelles maladies[1].

Le potentiel de diffusion de nouveaux virus et la menace qu’ils représentent pour la santé, la sécurité et la croissance économique mondiales n’émeuvent pas ou peu au Brésil et n’empêchent évidemment en rien l’avancée de fronts agraires et la déforestation. Ainsi, depuis le début de l’apparition de l’épidémie, le gouvernement national s’oppose vigoureusement aux mesures de confinement décrétées dans différentes régions du pays. Deux ministres de la santé ont dû démissionner, opposés aux pratiques et discours démagogiques de leur président, et c’est aujourd’hui un militaire, spécialiste des questions de logistique, qui a pris les commandes du ministère alors que l’épidémie est hors de contrôle et que le Brésil est devenu le troisième pays le plus contaminé au monde. Loin des agences de surveillance et de protection de l’environnement, calfeutrées pour cause de coronavirus et appauvries par les coupes budgétaires du nouveau gouvernement, la déforestation avance donc sans opposition ni résistance.

Isolées au milieu de la forêt amazonienne, mais conscientes des violations de leurs territoires, de la dégradation de leur environnement et des dangers mortels de la pénétration du coronavirus parmi leurs communautés, les populations indigènes se retrouvent en première ligne de cette tragédie aux airs d’inexorabilité. Le récent appel du célèbre photographe franco-brésilien Sebastiao Salgado aux autorités brésiliennes pour protéger les populations contre l’épidémie, menace extrême pour des populations dont le système immunitaire ne leur permettrait pas de résister au virus, n’y changera rien. D’ores et déjà, fin 2019, une première plainte a été déposée devant la Cour Pénale Internationale pour les « incitations » et les « omissions » du gouvernement ayant entraîné la destruction de la forêt amazonienne ainsi que des attaques contre les populations indigènes. Plus récemment, une association d’avocats brésiliens a, elle aussi, déposé une plainte devant la CPI contre Jair Bolsonaro pour crime contre l’humanité, « après avoir exposé la vie de citoyens brésiliens avec des actions concrètes qui augmentent la contamination des populations et la propagation du coronavirus ». Parler aujourd’hui de génocide à Jair Bolsonaro semble donc plus relever du compliment à ses oreilles que d’une injonction à assumer ses responsabilités.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le gouvernement brésilien actuel est un gouvernement militaire. Qu’ils soient en activité ou en bien à la retraite, les généraux sont majoritaires aux postes clés. Le président, lui-même, est un ex-capitaine de brigade d’infanterie. Et pour les militaires brésiliens, l’Amazonie constitue un enjeu géopolitique majeur. Depuis les années 1960 et les débuts de la période de période de dictature militaire (1964-1985), une seule doctrine a prévalu au Brésil concernant cette région, motivée par la peur d’une internationalisation ou bien d’une invasion : « l’intégrer pour ne pas la livrer. » Depuis, la pénétration et l’occupation de la forêt sont devenues des enjeux prioritaires : installer et pérenniser des populations. La déforestation est ainsi devenue un préalable nécessaire pour implanter éleveurs et agriculteurs et ainsi couvrir des territoires estimés stratégiques. Le retour à la démocratie n’a rien changé à cette doctrine et encore moins les conditions socio-économiques d’un pays fortement inégalitaire où l’Amazonie constitue malgré tout un champ d’opportunités à ceux qui s’aventurent le long de ses fronts agraires.

Demander aujourd’hui à un gouvernement militaire d’agir contre la déforestation de l’Amazonie, d’en protéger les populations indigènes, les laissés-pour-compte de cette histoire, et de renier une doctrine fondatrice de leur vision du territoire nationale relève donc d’une amère utopie. Et cet avertissement qu’une pandémie, telle que nous la vivons aujourd’hui, pourrait prochainement surgir de l’Amazonie semble parfaitement inaudible. Il y aura un avant et un après covid-19, dit-on. Combien de temps faudra-t-il alors pour qu’un battement d’ailes de papillon ou de chauve-souris en Amazonie ne nous ramène au temps présent ?


[1] https://academic.oup.com/ilarjournal/article/58/3/393/4745724

21/05/2020 - Toute reproductiobn interdite


Un pompier de l'opération ABAFA Amazonia éteint un incendie dans une forêt de la ville de Uniao do Sul, dans le Mato Grosso, au Brésil, le 4 septembre 2019
Amanda Perobelli/Reuters
De Olivier Antoine