Analyses | 29 janvier 2020

La présence française au Sahel est-elle nécessaire?

De GlobalGeoNews GGN
5 min

Mériadec Raffray est journaliste, spécialiste de politique internationale et des questions de défense. Auteur de « Touaregs La révolte des Hommes bleus  1857 - 2013 » (Economica), il revient sur la présence militaire française au Sahel qui suscite de nombreuses interrogations.

                                            Propos recueillis par Souleiman Sbai

 

GGN : Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il convoqué, dernièrement, les chefs d’État du « G5 Sahel » à Pau ?

Mériadec Raffray : Suite à la mort des 13 soldats français au Mali le 25 novembre dernier, la question du « pourquoi fait-on la guerre au Mali ? » est revenue sur le devant de la scène. Pragmatique, Emmanuel Macron ne l’a pas esquivée. En « convoquant » les chefs d’Etats du   G5 Sahel - la coalition partenaire de la France dans la lutte qu’elle mène contre les terroristes islamistes dans la zone - le président a envoyé un double signal. À l’attention de l’opinion publique : il sait qu’un jour elle demandera des comptes sur le sens de l’engagement dans lequel une quarantaine de nos soldats sont déjà morts depuis 2013. Ensuite, en direction de ses homologues du Mali, du Burkina-Faso, du Niger, du Tchad et de la Mauritanie. Il les a sommés de s’expliquer sur leurs propos ambigus vis à vis de leur propre population.

GGN : L’ont-ils fait ?

Mériadec Raffray : Oui, tous ont réaffirmé publiquement leur soutien à l’opération Barkhane. Mais ce n’était pas le seul objectif du Sommet. Il s’agissait aussi de prendre les décisions qui s’imposent au regard du durcissement des affrontements et des pertes encaissées cet automne par les Africains. Désormais, les opérations vont se concentrer dans la zone dite « des trois frontières », ce Liptako-Gourma baigné par le fleuve Niger, à cheval entre le Mali, le Niger et le Burkina-Faso, où agit le groupe terroriste considéré aujourd’hui comme le plus dangereux : l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS).


GGN : Est-ce un tournant militaire ?

Mériadec Raffray : Pour la première fois depuis la création de l’opération Barkhane, Paris renforce significativement son dispositif. Fort de 4 500 hommes, il va bientôt en compter 500 supplémentaires. Ils seront épaulés par une centaine de véhicules, des moyens logistiques, de transmission et de renseignement. L’état-major a réclamé ces renforts pour augmenter son empreinte au sol dans la zone des trois frontières. L’objectif explique François Lecointre, le chef d’état-major des armées, est de provoquer une « bascule des forces » d’ici la fin de l’année.

GGN : Quelles sont les autres forces engagées ?

Mériadec Raffray : Au combat, les Français de Barkhane travaillent avec les Africains de la force conjointe du G5 Sahel (5000 hommes). Deux autres forces sont présentes avec des missions de nature différente. À Bamako, EUTM Mali a la lourde charge de former la future armée malienne. Dans le Nord-Mali, les casques bleus de la MINUSMA tentent de sécuriser les acteurs et le processus de mise en œuvre des accords d’Alger conclus en 2015 entre tous les belligérants.

GGN : Quels sont les objectifs de Barkhane ?

Mériadec Raffray : Barkhane poursuit trois missions. La première s’apparente à celle du pompier : intervenir contre les groupes djihadistes avant qu’ils ne créent de nouveaux no man’s land dans ce territoire vaste comme l’Europe. La seconde : placer ces groupes à la portée des armées africaines. Enfin : former ces dernières pour leur permettre d’être un jour autonomes. Barkhane détache en permanence des formateurs auprès de ses partenaires. Et toutes ses opérations intègrent au moins 50% d’unités africaines.

GGN : Comment évolue l’image et la réputation de l’armée française au Sahel ?

Mériadec Raffray : Un certain nombre de voix dénoncent la présence française et réclament son départ. Derrière les slogans entendus à Bamako, se cachent souvent des lobbyistes professionnels qui conduisent à des trafiquants, à des puissances étrangères, à des groupes idéologiques… Quand la France ne sera plus critiquée dans les médias locaux, elle ne sera plus influente, disent les experts. Les dirigeants devraient dire à leur population que la France est le seul pays au monde qui accepte que ses soldats meurent pour la sécurité des pays du Sahel.

GGN : Certains affirment que le Sahel serait devenu notre nouvel Afghanistan. Quel est le bilan de la guerre ?

Mériadec Raffray : D’un point de vue tactique, le savoir-faire de l’armée française est indéniable. Elle sait concilier la haute technologie (GPS, drones, vision nocturne, hélicoptères) avec une extrême rusticité. Ses commandos courent derrière l’ennemi qui se dérobe en permanence. Cette dualité est requise pour conduire cette guerre de type « asymétrique » ou « du fort au faible ». Son bilan est éloquent. Les katibas ennemies ne contrôlent pas des zones entières, elles perdent leurs chefs les uns à la suite des autres. Mais il existe aussi une limite à son action : il est impossible d’éradiquer le terrorisme dans une si vaste zone avec 4 500 hommes ou même 5 000 bientôt. Barkhane ne possède que l’une des clés de l’équation qui conduit à la paix. Elle n’a pas la main sur les leviers de la gouvernance et de l’économie, sans lesquels toute politique sécuritaire est vouée à long terme à l’échec. C’est le dilemme auquel est confronté Paris aujourd’hui. Et ce n’est pas en 7 ans qu’il se résoudra. Je rappelle les affrontements inter ethniques et sociaux entre les Maliens sédentaires du fleuve et les Touaregs du Nord au lendemain de l’indépendance de 1960.

GGN : Quels intérêts la France défend-elle dans la région ?

Mériadec Raffray : Permettez-moi un préambule : à la différence l’Afghanistan où la France est intervenue à la suite d’un accord diplomatique avec les Etats-Unis, la France peut faire valoir ici une réelle légitimité historique et culturelle. Le grand-père du président malien, que l’on surnomme « IBK », n’est-il pas mort dans les tranchées de Verdun pour notre liberté ? L’aide apportée par nos frères africains pour défendre notre liberté, nous pouvons bien la leur retourner au moment où ils sont menacés dans leur chair. D’un point de vue purement géostratégique, l’intérêt de la France est de stabiliser la région pour éviter l’effondrement des Etats. Le Tchad est solide. Le Niger un peu moins. Le Mali est au bord du chaos. Au Burkina Faso, se multiplient les « trous noirs », où personne ne sait qu’il se passe. Si la région sombre dans le chaos, la France mais aussi toute l’Europe ferait face à une vague migratoire sans commune mesure avec celle qui, en 2015, a déstabilisé l’Italie et l’Allemagne. Dans la région, les taux de natalité ont explosé alors que la progression de la sécheresse réduisait la proportion des terres de pâtures et de culture. Résultat, les communautés s’affrontent et les recrues du grand voyage vers l’Europe augmentent.

GGN : Doit-on rester au Sahel ?

Mériadec Raffray : Tout le monde s’accorde à dire que si la France quitte le Sahel, le chaos s’installera. Mais si l’on reste, il est urgent de prendre à bras le corps les problèmes de gouvernance et de développement. De réfléchir avec les Africains aux voies et moyens pour créer des avancées concrètes et rapides.

 

30/01/2020  - Toute reproduction interdite


Mériadec Raffray
DR
De GlobalGeoNews GGN

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