Culture | 21 janvier 2021

La parenthèse enchantée

De Stéphanie Cabanne
4 min

Fait assez méconnu, une éclaircie s’est opérée pour les femmes dans le monde de l’art entre 1780 et 1830. Les peintres femmes et les créatrices en général - comme les compositrices de musique - ont alors joui d’une liberté et d’une reconnaissance qu’elles n’avaient jamais connues auparavant et qu’elles ne retrouvèrent pas de sitôt.  À l’heure où se confrontent les points de vue sur la place des femmes dans l’histoire des arts, arrêtons-nous sur cette parenthèse enchantée : quelles en furent les causes et qu’en est-il resté ?

                     Par Stéphanie Cabanne.

 

La lecture de la situation des femmes dans l’art suscite des interprétations différentes. Pour l’histoire de l’art traditionnelle, elles ont bien existé mais sur le mode mineur. Si aucune d’entre elles n’a atteint le statut de « grande artiste », c’est soit par manque de génie, soit en raison des conditions sociétales de leur époque qui les restreignait dans leur apprentissage et dans l’exercice de leur art.

Il est vrai que les difficultés n’ont jamais manqué !

Même au XVIIIe siècle, que l’on qualifie un peu vite de « siècle des femmes », leur présence dans les ateliers était assujettie à des conditions drastiques. Pas question d’y côtoyer des jeunes collaborateurs et encore moins des modèles masculins posant nus ! Les jeunes filles artistes n’étaient présentes que lorsque le chef d’atelier était leur père, et elles apprenaient aux côtés de leurs frères qui les protégeaient et se chargeaient de vendre leurs œuvres.

Au XVIe siècle à Venise, le grand Tintoret incita sa fille Marietta à peindre à ses côtés et, pour la garder dans son atelier, lui demandait de s’habiller en homme.  Artemisa Gentileschi, formée elle aussi par son père au siècle suivant, avait ordre de ne pas adresser la parole aux autres peintres et de ne pas sortir. À la veille de la Révolution, Elisabeth Vigée Le Brun, fille du pastelliste Louis Vigée, apprit les rudiments de l’art à ses côtés. Son père disparut quand elle avait 12 ans, étouffé par une arête de poisson en travers de la gorge. Elle fut alors conseillée par des amis de la famille, les peintres Doyen et Vernet.

L’Académie de peinture commença par être plutôt libérale envers les femmes contrairement à l’Académie française qui les excluait. Mais le poids des exigences morales les cantonnait dans les sujets comme la nature morte et le portrait. La rumeur selon laquelle Angelica Kauffmann avait fait poser des hommes nus la poursuivit toute sa vie de peintre. Anne Lieszewska vit l’un de ses tableaux refusé au Salon de 1767 car elle avait osé peindre un homme nu. Elle quitta Paris sous le coup du scandale.

Impossibilité donc, pour les femmes, de travailler dans le « grand genre » : la Bible, la mythologie ou l’Histoire ! Elles n’assistaient pas aux conférences théoriques, aux cours d’anatomie et de perspective et ne concouraient pas au Prix de Rome. Celles qui faisaient le voyage dans la capitale romaine pour y étudier les antiques et Michel-Ange étaient des aristocrates fortunées, qui voyageaient accompagnées d’un chaperon.

Éclatant, le talent des femmes finit par s’imposer. Malgré les vives réticences de l’Académie, Vigée Le Brun eut l’audace d’y présenter en 1783 un tableau d’histoire représentant une allégorie. L’« affaire » fit grand bruit : elle suscita de nombreux commentaires dans les journaux et au Salon. La jeune Anne Vallayer-Coster finit par obtenir l’atelier et le logement au Louvre auxquels elle avait droit en tant qu’académicienne, et il fallut l’intervention de la Reine Marie-Antoinette en personne dans un cas comme dans l’autre.

Les jeunes femmes peintres ouvrirent leurs ateliers et créèrent des classes de filles. Certains hommes firent de même, comme Greuze, Suvée ou le très jacobin David qui les défendait ardemment. Le souffle de la Révolution ouvrit une ère nouvelle. La suppression de l’Académie de peinture en 1793 et du très officiel Salon permit aux femmes d’exercer leur métier, d’exposer ou de vendre leur production. Le public s’habitua à voir exposées des œuvres de femmes. Vers 1800, de nombreux ateliers s’ouvrirent où la pédagogie traditionnelle était dispensée, jusqu’au nu et à la peinture d’histoire. La génération combattive de 1780 laissa place à une nouvelle école, nombreuse et frondeuse à la fois.

Pourquoi parle-t-on d’invisibilité des artistes femmes ?

S’il est vrai qu’elles furent nombreuses durant des siècles, le très conservateur XIXe siècle n’a pas tardé à les enjoindre à regagner la sphère domestique. Elles redevinrent des peintres amateures d’aimables compositions florales.

La plupart furent oubliées. Elles sont absentes des cimaises des musées car leurs œuvres, créées dans l’atelier familial, portent la signature du maître. L’histoire de l’art, écrite par des hommes, est quasiment muette à leur sujet. Au XIXe siècle, certains marchands ont même frauduleusement attribué des œuvres de femmes à des hommes, pour des raisons lucratives.

Cette prise de conscience et la volonté de combler les lacunes de l’historiographie remontent désormais à quelques décennies. De nombreuses chercheuses ont entamé un travail difficile d’exhumation des noms et de reconstitutions des corpus, à partir de documents trop rares.

L’exposition « Peintres femmes, 1780-1830. Naissance d’un combat » qui devrait ouvrir ses portes au musée du Luxembourg le 3 mars prochain, a été conçue par une chercheuse en théorie de l'art, Martine Lacas, auteure du catalogue avec la sociologue et chercheuse au CNRS Séverine Sofio et la professeure d'histoire de l'art Mélissa Hyde . Ce choix indique un déplacement du point de vue : au discours d’histoire de l’art traditionnel succède un travail de recherche sur les documents contextuels. L’exposition présentera 70 œuvres. Une façon de leur rendre hommage en espérant que bientôt, il ne soit plus nécessaire de parler d’artistes femmes, mais d’artistes tout court !

 

21/01/2021- Toute reproduction interdite

 



De Stéphanie Cabanne

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