L’appel au boycott français des opinions publiques de plusieurs pays musulmans suite au discours d’Emmanuel Macron surprend par sa virulence. Pour autant, l’Arabie Saoudite et plusieurs monarchies du Golfe se montrent particulièrement modérées au milieu de ce concert de condamnations aux relents populistes. Les explications géopolitiques sont évidentes, mais doit-on y voir également une évolution durable des mentalités dans le Golfe ? Explications. 

                                                                                        Par Arnaud Lacheret

Ce 7 novembre sortira en France « La femme est l’avenir du Golfe » (éditions Bord de l’eau), livre issu de trois années d’entretiens enregistrés auprès de femmes en majorité Saoudiennes et Bahreïniennes issues de la classe moyenne, âgées en moyenne de 35 ans. Lorsque j’ai commencé cette recherche, l’objet était de savoir si les réformes annoncées, notamment par le Prince héritier Mohammed Bin Salman, étaient suivies d’effets concrets dans la société et surtout, comment les femmes, principales concernées par cette politique d’ouverture, se saisissaient de ces opportunités.

Il est immédiatement apparu que les femmes avaient non seulement pris très rapidement chacune des libertés leur étant offertes, mais qu’elles avaient rapidement investi le monde du travail auxquels elles ont désormais pleinement accès, souvent à des postes de management, encadrant parfois des hommes qu’elles n’avaient souvent pas même le droit de croiser quelques années auparavant.

En creusant un peu l’étude et en observant cette société arabe du Golfe se transformant devant moi à un rythme extrêmement rapide sur ces trois dernières années, je me suis également aperçu d’un phénomène beaucoup plus intéressant : ces femmes, en acquérant une certaine liberté dans le monde du travail, rapportaient cette émancipation au sein du foyer familial. La famille, parfois réticente au début, finissait par être fière de la réussite de sa fille qui devenait alors ce que j’ai appelé un « micro-modèle », inspirant son entourage : sœurs, cousines, amies qui elles-mêmes cherchaient à suivre cette voie nouvelle. J’ai pu notamment le mesurer à travers le programme universitaire que je dirige en formation continue : de plus en plus de femmes, saoudiennes notamment, sont désormais recommandées par des anciennes étudiantes et viennent se former dans l’optique d’une promotion professionnelle.

Une religion « intériorisée »

La partie la plus intéressante de l’enquête portait sur le sentiment religieux. En effet, les pays du Golfe, et plus précisément l’Arabie Saoudite sont marqués par une culture très liée à l’Islam, et notamment à sa version la plus conservatrice, du moins en apparence. J’ai donc voulu savoir comment la forte religiosité de ces pays, et ses conséquences sur la vie des femmes, était compatible avec une activité professionnelle moderne.

En fait, on s’aperçoit d’un phénomène qui est une composante essentielle de ce que j’appelle la modernité arabe. La religion ne disparait pas, elle n’est pas même contestée ni critiquée. Par contre, elle devient une affaire personnelle, une histoire de choix, et ses manifestations les plus contraignantes dans le Golfe, comme la tenue vestimentaire, la possibilité de la polygamie, les histoires familiales, les obligations religieuses, font le plus en plus l’objet d’arbitrages de la part des femmes, qui choisissent de ne pas s’y conformer et parfois de les rendre plus symboliques et moins concrètes. Dans le chapitre sur la formation du couple et la rencontre amoureuse, j’ai recueilli de nombreux témoignages montrant la façon dont les traditions étaient contournées. En définitive, on trouvait le moyen de préserver la face en montrant symboliquement que l’on n’abandonnait pas la religion tout en en écartant les aspects les plus intrusifs et contraignants.

C’est cette religiosité de plus en plus symbolisée, qui n’est pas une sécularisation au sens où on l’entend, qui est importante et constitue un pilier de cette modernité arabe. Ces femmes ne critiquent jamais le texte religieux mais plutôt ceux qui s’en servent à des fins politiques. On ne critique pas le Coran mais davantage les traditions bédouines et tribales qui relèguent la femme. Cela permet de faire avancer la condition de la femme, de desserrer l’étau conservateur en douceur, en évitant les risques d’un retour de bâton fondamentaliste, tout en maintenant une part de l’Islam dans la culture et dans les valeurs.

Par exemple, j’ai en tête cet extrait de conversation avec une dame de 49 ans, DRH d’une importante université qui m’indique qu’elle considère que l’Islam est une série de choix et qu’elle en a fait certains et pas d’autres tout en refusant de juger celles qui en faisaient des différents. C’est un peu comme si, après de longues années avec des droits très restreints, les femmes cherchaient à sécuriser ces nouvelles libertés en changeant les mentalités à bas bruit.

Un non-mouvement social

C’est ce que certains sociologues très engagés à gauche appellent un non-mouvement social. Autrement dit, de nombreux acteurs adoptent sans se concerter un même comportement qui aboutit à un changement social. Il n’y a en effet pas de véritable mouvement militant pour les droits de la femme ou pour une modernité arabe mais une série d’actions individuelles suite à l’accès au marché du travail et au monde de l’entreprise qui influencent le milieu d’origine et fait tache d’huile, changeant en douceur, mais aussi en profondeur, les mentalités.

Ce travail sociétal, en cours depuis plusieurs années, explique aussi sans doute pourquoi les saoudiens ne retombent pas si facilement dans une obsession religieuse conservatrice et militante dont ils peuvent désormais mieux voir à quel point elle peut être un frein pour construire cette modernité arabe qui, de toute évidence, semble la voie choisie par les classes moyennes des pays du Golfe et qu’il ne faudrait pas confondre avec une occidentalisation.

Arnaud Lacheret est docteur en Science Politique et professeur associé à l'Arabian Gulf University de Bahreïn où il dirige depuis 2017 la French Arabian Business School, partenaire de l'Essec dans le Golfe.

29/10/2020 - Toute reproduction interdite


Arnaud Lacheret
DR
De GlobalGeoNews GGN