Avec la sortie de son film Seize printemps le 16 juin 2021, Suzanne Lindon illustre à merveille ce que Beaumarchais écrivait dans Le mariage de Figaro en 1778 : « Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. ». Estampillé « Festival de Cannes 2020 », le premier long-métrage d’une réalisatrice de 20 ans, également scénariste, actrice principale et chanteuse sur la chanson du film bénéficie d’une promotion inouïe. Pourtant, qui connait Suzanne Lindon ? Comment une inconnue et novice peut à ce point susciter l’attention des médias nationaux ?

La chronique de Lionel Lacour.

Quoi de plus naturel que Suzanne, la fille des célèbres comédiens Vincent Lindon et de Sandrine Kiberlain, veuille suivre la carrière de ses parents. Les notaires ont des fils qui deviennent notaires. Les médecins sont heureux quand leur fille devient médecin à leur tour. Les artisans transmettent leur savoir à leurs enfants qui reprennent la boutique familiale. Cela est compréhensible et se voit depuis toujours. Car ces métiers sont souvent des métiers de passion. Et il faut de la passion pour devenir artiste. Ainsi, dans le cinéma comme dans d’autres arts, les familles d’artistes sont légion. Certains avec succès, comme Claude Brasseur dans les traces de son père Pierre, ou Lambert Wilson s’imposant malgré les doutes de son père Georges. Mais le fils de Louis de Funès a préféré arrêter de faire l’acteur pour sa vraie vocation de pilote dans l’aviation. Dans la réalisation, si Jean Becker est le fils du réalisateur de « Touchez pas au grisbi », il a travaillé pendant des années auprès de son père Jacques avant de se retrouver devant la caméra. Quant à Jean-Marie Poiré, son père producteur Alain Poiré l’a largement bizuté en lui faisant signer un contrat inique en tant que scénariste pour son premier film afin de lui apprendre à lire les contrats.

Il n’y a donc pas d’indécence en soi à ce que des « enfants de » décident de faire comme leurs parents. Jean-Paul Belmondo a obtenu le rôle majeur de « À bout de souffle » pour son premier film, il a appris le théâtre et ne doit pas grand-chose à son sculpteur de père pour le lancement de sa carrière dans un film au budget misérable. Claude Brasseur comme Lambert Wilson n’ont pas commencé par des premiers rôles. Et si Anthony Delon a bien interprété le premier rôle dès sa première apparition à l’écran dans « Une épine dans le cœur », il n’a joué qu’un rôle secondaire dans « Chronique d’une mort annoncée ». Chez les actrices, Charlotte Gainsbourg ou Chiara Mastroianni ont été bénies avec chacune deux parents stars. Et quelles stars ! Au point de rapidement devenir elles-mêmes des stars. Mais leurs parcours les ont conduites à fréquenter le milieu du cinéma. Chiara n’a pas eu le premier rôle dans son vrai premier film, « Ma saison préférée » tout comme Charlotte dans « Paroles et musique ». Certes elle a eu le premier rôle dans « Charlotte forever » réalisé par son père, mais c’est bien dans son quatrième film, « L’effrontée », que sa carrière a décollé.

Pourtant, cette transmission de vocation est devenue progressivement synonyme d’autre chose que de devenir simplement artiste. D’abord les années 80 marquent le début de basculement avec des « enfants de » qui commencent à truster les premiers rôles et donc à focaliser les médias sur eux et sur leur ascendance. Être acteur devient de plus en plus chic, paye mieux qu’avant et la multiplication progressive des chaînes donne une possibilité accrue de produire des films. Les parents ont vu la possibilité de satisfaire les désirs de leurs enfants, et les producteurs de communiquer sur ces acteurs « enfants de » l’industrie artistique, cinématographique ou musicale d’ailleurs, en leur octroyant des premiers rôles rapidement, voire immédiatement. Il fallait néanmoins le justifier par leur talent, leur motivation, et un peu de victimisation par la difficulté à se faire un prénom, oubliant combien il est surtout difficile de se faire un nom. Ces trente dernières années ont alors vu se multiplier ces rejetons du show-business : Guillaume et Julie Depardieu, fille de Gérard, Eva Green, fille de Marlène Jobert, Laura Smet fille de Johnny Hallyday et de Nathalie Baye, Marilou Berry, fille de Josiane Balasko et nièce de Richard Berry, Emile Berling fils de Charles etc. Sans parler de Léa Seydoux, petite fille du PDG de Pathé et petite nièce de l’ancien PDG de Gaumont, mais qui assure que ses ascendants n’ont rien fait pour aider sa carrière. L’idée que le nom « Seydoux » constitue un sésame dont bien peu d’artistes peuvent se prévaloir ne l’effleure même pas. La liste serait ainsi longue et fastidieuse à établir de ces acteurs aux parents issus du sérail.

Outre le talent que ces jeunes auraient par principe, certains estiment qu’il est bien naturel que des parents aident leurs enfants à réussir, avec le fameux : « vous ne feriez pas la même chose ? » Ces deux arguments s’opposent pourtant l’un à l’autre et sont surtout fallacieux. Le talent au cinéma est d’abord bien difficile à évaluer pour des novices sur lequel de l’argent considérable est engagé. Mais surtout, les parents n’assurent plus seulement une situation professionnelle à leurs enfants mais un pouvoir médiatique. Et les réseaux sociaux amplifient ce pouvoir de devenir une image exploitable en s’associant à des partenaires, tantôt pouvant financer ces jeunes artistes, tantôt pour relayer des associations humanitaires qui leur tiennent à cœur. Ces « enfants de » s’incrustent alors dans un paysage cinématographique en passant devant des artistes sans ascendants notoires mais tournent en revanche dans des projets souvent bien consensuels, forcément progressistes, prônant évidemment la tolérance, l’antiracisme et autres mouvements inclusifs.

Cette situation contradictoire entre l’origine de ces acteurs et les choix de leur carrière les conduit au récit de ceux affirmant s’être fait seuls, comme Léa Seydoux. Ou celui d’Izïa Higelin interviewée pour une radio qui conseillait aux jeunes, sans rire, d’abandonner leurs études s’ils ne se sentaient pas assez libres. N’avait-elle pas elle-même arrêté l’école pour se consacrer à la musique ? La charmante artiste avait oublié son nom de famille qui lui ouvrait le réseau de son « papa », réseau dont aucun des gamins à qui elle s’adressait ne disposait bien évidemment, et qui allait lui permettre, bien entendu, de devenir aussi actrice. Car elle a du talent ! Talent qui autorise de rappeler ce qui est bien ou mal dans la société. Toujours le cœur bien à gauche.

Pour en revenir à la jeune Suzanne Lindon, les mêmes arguments sont donc ressortis autour d’un story telling destiné aux profanes : une self made woman ! Elle a écrit seule son scénario à 15 ans, s’est démenée pour trouver une équipe, des producteurs, enthousiasmé par son talent invraisemblable, le tout pour faire un film pour seulement 150 000 €. Elle a réussi à faire son film sans l’aide du CNC et sans chaîne de télévision, en mobilisant derrière elle un casting allant de Arnaud Valois (120 battements par minute), Frédéric Pierrot (Polisse, En thérapie) à Dominique Besnéhard ! Et à la musique ? Vincent Delerm bien sûr, puisqu’on vous dit que son talent est fédérateur. Un talent identifié comment d’ailleurs ? Pas de réalisation de court-métrage, une figuration dans un court-métrage avec sa mère. Et des producteurs lui confient donc 150 000 euros pour sa première réalisation. Un court-métrage de qualité coûte au bas mot 100 000 euros, sans casting de ce calibre. Peu importe, on nous dit 150 000 euros. Qui sommes-nous pour douter ? Elle a du talent. On ne le sait pas encore mais on vous dit qu’elle en a. La réalisatrice est invitée sur le magazine « Quotidien » ou a droit à deux interviews sur RTL. Mieux, c’est Léa Salamé, la grande intervieweuse de « France Inter », qui la reçoit dans les studios de la chaîne publique pour faire un portrait dithyrambique et sur son film qui, à écouter la journaliste, serait d’une originalité et d’une grâce infinie. Jusqu’à avoir fait découvrir Frédéric Pierrot (sic !). Et « Paris-Match » d’en rajouter une couche avec une double page consacrée à la réalisatrice. Toujours talentueuse. Puisqu’il faut que les spectateurs, les lecteurs, les auditeurs en soient persuadés. Et pourquoi serait-elle talentueuse comme ça ? Puisqu’elle n’a jamais fait quoi que ce soit dans le cinéma ? Le sang qui coule dans ses veines ne lui confèrerait elle pas un don particulier ? Même Libération s’est fendu d’un article en s’interrogeant sur le financement d’un film aussi médiocre.

Les « enfants de » ne suivent donc plus seulement la carrière de leurs aînés avec les étapes d’apprentissage nécessaires. Non, d’emblée des droits leurs sont accordés en dehors de toutes règles imposées à ceux n’ayant pas la chance d’être bien nés. Droits accompagnés d’une notoriété immédiate et de rémunérations multiples. Les aristocrates de l’Ancien Régime ne se définissaient pas autrement. Leur naissance, comme le rappelait Beaumarchais, les qualifiait pour avoir ce à quoi les roturiers ne pouvaient prétendre. Mais à une époque où le cinéma français ne manque pas de faire la morale aux citoyens, on ne se lasse pas d’entendre nombre de ces parents stars défendre un cinéma plus inclusif, à condition bien sûr que leurs rejetons soient d’abord servis. Le tiers-état pourra se contenter des restes.

22/06/2021 - Toute reproduction interdite


"Seize printemps" de Suzanne Lindon
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