Culture | 4 mai 2020

La mer, le plus grand musée du monde antique

De Stéphanie Cabanne
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On ne compte plus les découvertes offertes par les fonds sous-marins de toutes les mers du monde. Pour l’Antiquité gréco-romaine, l’Adriatique et la Méditerranée livrent régulièrement leur lots d’épaves ou leurs cargaisons. Ainsi, les nombreux naufrages provoqués par les dangers d’une mer aux mille écueils, tragédies pour ceux qui les ont vécues, sont pour les archéologues d’aujourd’hui une chance inestimable pour mieux connaître les voies maritimes et la nature des échanges commerciaux de l’Antiquité. Par Stéphanie Cabanne

Les trouvailles les plus exceptionnelles sont parfois l’œuvre du hasard. C’est un plongeur amateur, Stefano Mariottini, qui découvre en août 1972 les plus extraordinaires statues de bronze grecques antiques. En vacances à Riace, petit port de Calabre, il aperçoit à huit mètres de fond un bras émergeant du sable. Les plongeurs de la Surintendance des Antiquités sortent de l’eau deux statues monumentales d’hommes athlétiques, aux cheveux et à la barbe bouclés. Restaurées puis exposées à Florence en 1980, elles éblouissent les visiteurs et interrogent les spécialistes.

En 1996, un autre passionné de plongée, le Belge René Wouters, trouve par hasard au fond de la mer Adriatique, au large de la Croatie, une autre statue de bronze : celle d’un homme mesurant 1,92 m, couverte d’organismes marins mais parfaitement conservée. La restauration révèle un athlète “apoxyomène”, qui retire à l’aide d’un strigile l’huile et la sueur de son corps, après un effort physique.

Bien souvent, ce sont les pêcheurs qui remarquent des fragments d’amphores dans leurs filets et qui avertissent les autorités compétentes. En 1997, le « Capitaine Ciccio », un bateau de pêche évoluant au large de la côte sicilienne, remonte dans ses filets la jambe d’une statue de bronze. Un an plus tard, sont récupérés à une profondeur de 480 mètres le torse et la tête d’un magnifique satyre dansant.

Outre leur beauté et leur extraordinaire état de conservation, ces sculptures sont d’un apport inestimable dans l’histoire de l’art. La Grèce antique évoque dans l’imaginaire occidental des statues sculptées dans le marbre blanc, alors qu’une importante part de la statuaire était en métal. En plaquage d’or et d’ivoire parfois - comme la colossale statue du temple de Zeus à Alexandrie, une des 7 Merveilles du monde - mais généralement en bronze. Plus résistant que la pierre, plus onéreux et donc plus prestigieux, le métal était utilisé pour les sanctuaires en plein air.

Longtemps, on n’a eu connaissance des ces sculptures de bronze que par leur mention par les auteurs antiques, tel le géographe et voyageur du IIe siècle, Pausanias. La quasi totalité de cette production de métal a en effet disparu, engloutie dans les fontes des premiers siècles de notre ère. Le métal récupéré à été utilisé pour faire de la vaisselle, des outils, de la monnaie, voire des armes. À l’intérêt pécuniaire succède au IVe siècle la condamnation du polythéisme et la suspiscion d’idolâtre. On n’en connaît aujourd’hui que de rares exemplaires, une petite dizaine.

C’est donc grâce aux naufrages des navires qui les acheminaient de Grèce vers l’Empire romain, ou de Rome vers Constantinople, que ces rarissimes exemplaires sont parvenus jusqu’à nous. Les navires qui transportaient le vin, les huiles parfumées, les épices et autres pierres semi-précieuses, avaient à leur bord de nombreuses œuvres d’art, achetées par de riches membres de la classe dirigeante romaine qui les collectionnaient avec ferveur.

Découverts sans épave alentour, les Bronzes de Riace, l’Amoxyomène de Croatie ou le Satyre dansant de Mazara Del Vallo laissent de nombreuses questions sans réponse. On ne connaît ni leur lieu d’origine ni leur destination précise, pas plus que le nom de leur auteur. On suppose qu’ils ont coulé avec le bateau qui les transportait ou qu’ils ont été jetés par-dessus bord durant une tempête.

Aujourd’hui, l’archéologie sous-marine ouvre des perspectives nouvelles. Depuis cinquante ans, les archéologues se sont fait plongeurs et la robotique permet de sipe suppléer à eux pour les profondeurs au-delà de 50 mètres. L’Université de Stanford (Californie) a créé le premier humanoïde, Ocean One, capable d’effectuer les gestes précis des fouilleurs, en étant piloté à mi-profondeur par un humain. L’intérêt est considérable car les épaves conservées dans les grands fonds sont en bien meilleur état que celles retrouvées près des côtes, malmenées par la houle et souvent pillées par les plongeurs amateurs. Il y a urgence : les chalutiers de la pêche industrielle draguent jusqu’à 1800 mètres de profondeur et représentent une menace constante, tandis que les pillards se dotent de moyens de plus en plus sophistiqués. Vingt siècles de navigation n’ont donné lieu pour l’instant qu’à 50 ans d’exploration. L’archéologie des abysses ne fait que commencer. De grands espoirs sont permis pour les années à venir, les mers étant sans doute, comme l’écrivait en 1928 le grand archéologue Salomon Reinach, « le plus grand musée du monde ».

05/05/2020 - Toute reproduction interdite


L’Apoxyomène de Croatie
Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons
De Stéphanie Cabanne

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