Qui sont les frères qatariens, Mutaz et Ramez Al-Khayyat, accusés par la justice britannique de subornation de témoins dans une affaire de financement du terrorisme ?

                                                                   L'analyse de Jean-Pierre Marongiu

Deux hommes d'affaires Qataris Mutaz et Ramez Al Khayyat appartenant au cercle très restreint de l'émir du Qatar Tamim Al Thani ont été mis en examen par la justice du Royaume Uni en 2019. Ils sont soupçonnés d'avoir acheminé des fonds vers divers groupuscules terroristes appartenant à la nébuleuse Al-Qaïda durant la guerre civile syrienne et plus particulièrement Al-Nosra.

Avec cette mise en examen, la première du genre, ce sont les soupçons de financement du terrorisme par le Qatar qui sont mis en lumière. Les différentes enquêtes européennes sur le financement du terrorisme islamiste par le Qatar se sont jusqu'à ce jour systématiquement heurtées à la raison d'État ou bien n'ont abouti qu'à la mise en cause de quelques obscurs hommes de paille.

Les transferts de fonds illicites de l'émirat vers les groupes terroristes utilisent l'opacité des systèmes financiers internationaux des paradis fiscaux et font appel à des intermédiaires véreux servant le cas échéant de fusibles judiciaires.

Au-delà des deux richissimes frères Al-Khayyat qui contrôlent directement ou indirectement une multitude de sociétés dans tous les secteurs d'activités, c'est une banque, Doha Bank, qui se trouve aujourd'hui dans la ligne de mire de la justice anglaise.

L'enquête, d'une grande complexité, menée par les services antiterroristes de Scotland Yard a pu réunir plusieurs témoins clés concernant le rôle du Qatar dans le conflit syrien, et mis en évidence les relais financiers incriminés plus particulièrement ceux menant à Doha Bank.

La banque est accusée d'avoir servi de plaque tournante dans des opérations financières de deux de ses clients, les frères qataris Mutaz et Ramez Al-Khayyat. Les divers financements concernés ayant eu pour bénéficiaire le Front Al-Nosra, un groupe djihadiste très présent dans le conflit syrien jusqu'en 2017 avant de fusionner avec plusieurs autres groupes pour constituer Hayat Tahrir Al-Sham (HTS).

La justice britannique a déclaré détenir des informations fiables indiquant que les frères Al-Khayyat auraient agi sur instructions expresses de l'émir du Qatar.

L'administration de la justice publique britannique est menacée par l'acte d'hostilité d'une nation étrangère.

Récemment, alors que la justice suivait son cours, Ben Emmerson l'avocat de quatre des huit témoins cités a fait état de tentatives de subornation de témoins. Subornations allant jusqu'à des menaces physiques.

« L'administration de la justice publique dans ce pays est menacée par l'acte d'hostilité d'une nation étrangère. Je dénonce une subornation de témoins émanant, du plus haut niveau de l'État du Qatar » a-t-il déclaré.

Ajoutant que ses clients avaient été l'objet de harcèlements, d'intimidation, de pressions, de surveillance secrète illégale à l'étranger, de menaces, de visites d'hommes armés et masqués pendant la nuit, tentative de corruption et incitations criminelles.

Selon The Guardian, la police britannique a immédiatement été saisie de l'enquête portant sur le harcèlement de témoins par les services d'un état étranger. Un porte-parole de la police métropolitaine de Londres a confirmé avoir reçu des allégations relatives au financement du terrorisme, à la déformation du cours de la justice et à l'intimidation de témoins.

Ces allégations sont actuellement examinées par des officiers des services antiterroristes, en vue de déterminer s'il existe des motifs pour une enquête policière basée au Royaume-Uni sur ces questions.

Bien que Doha Bank et les frères Al-Khayyat nient toute implication, la justice britannique a jugé recevable la plainte déposée par des réfugiés syriens résidant aux Pays-Bas. Ces derniers ont pu intenter une action au Royaume-Uni à l'encontre de la banque pour deux raisons.

- Doha Bank possède plusieurs bureaux de représentation à Londres.

- Al-Nosra et HTS sont listés par le gouvernement britannique comme organisations terroristes.

Ben Emmerson accuse directement l'État qatari d'être responsable du financement d'Al-Nosra par l'intermédiaire des frères Al-Khayyat lesquels ont utilisé les comptes bancaires de plusieurs de leurs entreprises domiciliées chez Doha Bank.

Concernant la subornation de témoins, Emmerson assure que les preuves rassemblées par la défense suggèrent que l'État du Qatar s'est lancé dans une campagne d'intimidation agressive dont le but est de pervertir le cours de la justice publique dans ses procédures, d'intimider les témoins et de persuader les demandeurs d'abandonner leur demande.

Les témoins concernés ont été placés sous protection et leurs anonymats préservés pour des raisons de sécurité.

Les avocats de Doha Bank se disent préoccupés par la dérive politique de cette affaire et démentent toute implication considérant comme farfelues les allégations d'ingérence du Qatar dans la justice publique.

Pour autant, la police britannique prend très au sérieux ces accusations, des investigations sont en cours.

Qui sont les frères Al-Khayyat et quel est leur degré de proximité avec l'Émir du Qatar ?

Ramez Al-Khayyat est vice-président du groupe Power International Holding (PIH), l'un des plus grands groupes au Qatar qui possède des participations dans près d'une centaine de sociétés évoluant dans les secteurs clés au Qatar : le commerce de détail, l'hôtellerie, les travaux publics et l'immobilier. En 2011, avec son frère Mutaz Al-Khayyat il crée UrbaCon Trading & Contracting (UCC).

UCC est une importante entreprise de construction au Qatar et a réalisé plusieurs projets majeurs de l'infrastructure du pays : le parking Souq Waqif, la station balnéaire de Banana Island, le centre commercial du Qatar et le complexe sportif de Lekhwiya qui fait partie des installations de la Coupe du monde 2022. Pour tous ces projets dont l'état est le donneur d'ordre, UCC ne réalise aucun travail, se contentant d'être récipiendaire des contrats et sous-traitant la réalisation à une multitude d'entreprises majoritairement pakistanaises, palestiniennes, syriennes et turques. UCC se comporte comme une agence de transfert de fonds du Qatar vers les pays du Moyen-Orient, via les comptes bancaires de Doha Bank.

Les frères Al-Khayyat sont également membres de divers conseils d'administration dont Baladna Food Industries, le plus grand producteur de produits laitiers et de boissons du Qatar. Baladna a augmenté à sa proéminence pendant le blocus quand la compagnie a transporté par avion des vaches provenant de différentes parties du monde afin de contourner le blocus.

Les rapports entre les frères Al-Khayyat et la Syrie sont très étroits. Ramez Al-Khayyat entretient des relations d'affaires florissantes avec la société syrienne QNIE partenaire de Doha Bank, dont le directeur Ihsan Walid Alkhiyami est associé de Sheikh Faysal Fahad Al Thani, cousin et frère de lait de l'Émir actuel du Qatar. Ihsan Walid Alkhiyami est connu pour faciliter les voyages incessants de la jeunesse dorée qatarienne à Damas. Jeunesse dorée dont une délégation en 2018 a fait l'objet d'emprisonnement durant 22 jours pour avoir combattu en Syrie dans les rangs de Daesh.

Au centre névralgique des relations financières entre la Syrie et le Qatar se trouve Doha Bank.

En attirant sur eux l'intérêt de la justice britannique, Mutaz et Ramez Al-Khayyat mettent à nouveau en lumière les relations troubles entre l'exécutif qatarien, Doha Bank et les groupuscules terroristes en Syrie.

La Cour Internationale de Justice de l'ONU s'est prononcée en juillet 2020 en faveur du Qatar contre trois autres États du Golfe lui ayant imposé un blocus aérien. Nul doute que l'émir du Qatar, mis en cause directement par Ben Emmerson, aura à cœur de clarifier la position de l'émirat dont le blocus de la part de l'Arabie Saoudite et des Émirats arabes unis a pour justification le financement du terrorisme.

01/12/2020 - Toute reproduction interdite


Des membres du Front Nusra d'Al-Qaïda se rassemblent pour prendre le contrôle de la ville d'Ariha, contre des forces loyales au président syrien Bachar al-Assad, dans la province d'Idlib le 28 mai 2015
Ammar Abdullah/Reuters
De Jean-Pierre Marongiu