La célébration des 500 ans de la capitale cubaine, le 16 novembre 2019, marque également le point culminant d'un vaste travail de rénovation mené depuis les années 80 sous la direction du grand historien de la ville, Eusebio Leal Spengler. Propos recueillis par Francis Mateo

Vous êtes considéré comme le sauveur du patrimoine architectural de La Havane. Comment recevez-vous cet hommage ?

Avec humilité et reconnaissance. Parce que le travail de préservation de La Havane n'est pas celui d'un seul homme, mais celui de tous les Havanais. À commencer par mon prédécesseur et maître Emilio Roig de Leuchsenring, qui a joué un rôle extrêmement important jusqu'à sa mort en 1964 pour éviter la destruction des richesses patrimoniales ; il a notamment mené la bataille pour empêcher la destruction de l'église de Paula où devait être édifiée une gare ferroviaire, la préserver de l'université et imposer la statue de Cespedes (1) sur la Plaza de Armas, l'un des grands symboles au cœur de la Vieille Havane.

Comment a démarré votre œuvre de préservation du centre historique ?

Par un acte de désobéissance civile au début des années 80 ! J'avais demandé d'enlever les pavés sur la Plaza de Armas justement, face au Palais des Capitaines Généraux, parce que je voulais mettre à jour la structure initiale en bois en m'appuyant sur les recherches d'Alexander Von Humboldt. Et on vient m'annoncer qu'il fallait d'urgence recouvrir le chantier pour la visite d'un dignitaire, sous la menace d'envoyer des camions déverser du bitume. Mon sang n'a fait qu'un tour et je me suis couché pour empêcher le passage des camions, jusqu'à ce que mon ami architecte Mario Coyula me promette que les fouilles reprendraient en l'état après la visite du dignitaire... Ce qui a été fait ! Preuve, comme le disais José Marti, qu'il faut « toujours mettre un grain de folie dans la raison.

Quelle était la situation alors ?

L'urgence, dans les années 80, c'était de mettre un frein aux détériorations : la place San Francisco n’était qu'un immense parking automobile, la place de la cathédrale était méconnaissable, le Palais du Comte de Villeneuve était une ruine, et le Capitole à l'abandon... J'ai alors appliqué la célèbre phrase d'Archimède : « Donnez-moi un point d'appui, et je soulèverai le monde ». Et ce levier, je l'ai posé justement là sur cette Plaza de Armas, point de départ de la rénovation de toute la Vieille Havane.

Tout cela va se fait à la faveur du projet Habaguanex, permettant de consacrer directement une part des bénéfices du tourisme à la restauration du patrimoine. C'est un modèle pour d'autres villes ?

Je pense que le véritable modèle se trouve dans la prise en compte des besoins des gens qui habitent le centre-ville, la rénovation des logements pour permettre aux résidents d'y rester et le bien-être des habitants de la vieille Havane. Je suis aussi fier de la restauration de la Plaza del Cristo que des sept écoles que nous avons créées, des centres d’accueil pour les handicapés ou les centres d'hébergement pour personnes âgées. Cela repose sur l'idée que tout projet de développement qui ne repose pas sur la culture ne peut être que décadent, il ne fallait pas laisser le pays aller vers un modèle de tourisme de « plage et soleil », mais lui redonner une dimension culturelle en se basant sur son patrimoine, même si le développement du tourisme est devenu dans les années 90 un objectif impératif pour le développement économique du pays.

Quel sentiment vous inspire tout ce travail de préservation du patrimoine ?

Je suis conscient qu'il y a encore du chemin à faire, mais lorsque je visite aujourd'hui le Théâtre Marti qui a ressuscité de ses ruines grâce au fabuleux travail de centaines de restaurateurs, j'y vois toute l'histoire du théâtre populaire cubain, les grandes aspirations d'un peuple, et c'est vraiment quelque chose d'extraordinaire. Et cela me fait penser au magnifique vers de Fina García-Marruz Badía : « Quand je serai devenue fantôme, les pierres se souviendront peut-être de moi ».

02/07/2019 - Toute reproduction interdite - En partenariat avec Barnanews


Le Capitole , symbole de la renaissance de la ville après trente ans de rénovations
FM
De Francis Mateo