La pandémie du Coronavirus n’a pas mis fin en Méditerranée et au Moyen-Orient à la lutte d’influence féroce que se livrent les deux axes rivaux que sont d’un côté l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte, et de l’autre le Qatar et la Turquie. Bien au contraire.

                                                                                                  Par Roland Lombardi

Tout d’abord, la plupart des régimes de la zone ont préféré sous-estimer la réalité de l’épidémie et se sont enfermés dans une certaine forme de dénégation. Dans un premier temps, certains dirigeants ont mis à profit les confinements pour accentuer le contrôle sur la population de leurs pays et finir de museler les oppositions. D’autres ont pris rapidement des mesures sanitaires sur le modèle - et surtout avec l’aide - de la Russie et de la Chine (Syrie, Algérie, Egypte, Iran...).

Mais souhaitant éviter par-dessus tout un effet « cocotte minute » et devant la crainte d’une nouvelle explosion de colère, plusieurs pays ont décidé, malgré le risque sanitaire toujours vivace, de permettre à la population de se remettre rapidement au travail pour relancer l’activité économique.

Pour le saoudien Mohammed Ben Salman (MBS), l’émirati Mohammed Ben Zayed (MBZ) et l’égyptien Sissi (assumant leur plein soutien aux pouvoirs autocratiques et contre-révolutionnaires dans la région), il ne s’agit surtout pas de laisser Doha et Ankara (qui eux promeuvent partout l’islam politique des Frères musulmans et soutiennent les révolutions) « récupérer » les contestations qui ne manqueront pas de ressurgir après les déconfinements déjà en cours (comme au Liban actuellement) et les conséquences socio-économiques catastrophiques de la crise sanitaire mondiale.

On l’a vu en Libye, où les combats n’ont jamais cessé. Sarraj, grâce à l’argent qatari, l’aide militaire et aux mercenaires jihadistes de la Turquie, résiste encore, dans son réduit de Tripoli, au maréchal Haftar, le poulain du Caire, de Riyad et d’Abou Dabi.

Mais cette lutte à mort pour le leadership régional s’est également transposée sur les réseaux sociaux et le monde médiatique. Les rumeurs et autres « fakes news » peuvent alors se révéler aussi dévastatrices que des balles de kalachnikov ! Les Qataris, fondateurs de la puissante et influente chaine de télévision Al-Jazeera, sont même devenus des experts en la matière. Moins regardant que leurs adversaires saoudiens et émiratis quant au prix pour l’achat de relais d’opinion efficaces, ils auraient même une certaine longueur d’avance. C’est donc une véritable guerre de l’information ou plutôt de désinformation qui se joue encore aujourd’hui sous nos yeux.

Ainsi, depuis octobre 2018 et l’affaire Khashoggi, le prince héritier saoudien n’est plus en odeur de sainteté en Occident. De l’image de « jeune et fringuant prince réformateur », MBS est passé à celle d’un horrible monstre. Si quelques journalistes et observateurs dénoncent à présent, et à juste titre, l’implication de MBS dans le terrible sort du malheureux journaliste, il ne faut cependant pas être naïf. En effet, même si cela n’enlève rien à l’atrocité de l’assassinat de Khashoggi dans le consulat saoudien d’Istanbul, ne perdons pas de vue que ce dernier était un proche des Frères musulmans.

Ainsi, la campagne de dénigrement dans les médias mainstream dont est actuellement la cible MBS, est donc généralement orchestrée par des personnes, des organisations ou des sites d’information ayant plus ou moins des liens avec des princes arabes en exil et opposants aux Saoud, ou encore et surtout avec de riches Qataris...

Voici quelques rafales de fausses rumeurs à propos de MBS. D’abord son supposé « lâchage » par le président américain et tout récemment une brouille téléphonique entre le prince et Vladimir Poutine. Pour la première, cette « intox » largement véhiculée ici ou là n’est absolument pas fondée. Car depuis l’épisode Khashoggi, Trump soutient toujours le futur roi. Si le locataire de la Maison-Blanche souhaite désengager plus que jamais son pays du Moyen-Orient et qu’il ne provoquera jamais un conflit ouvert avec l’Iran pour les beaux yeux des riches bédouins du Golfe, il a encore besoin de MBS. D’abord, ce dernier est véritablement le premier des Saoud à faire vraiment « le ménage » dans la cour du royaume et dans les milieux radicaux et jihadistes de la région.

Ensuite et surtout, Trump (et Jared Kushner, son gendre et conseiller spécial) compte absolument sur l’appui de MBS dans son « deal du siècle » avec Israël...

Quant au fameux appel téléphonique « désastreux », le mois dernier lors des négociations de l’OPEP+ entre le président russe et le prince héritier, qui aurait dégénéré en altercation verbale entre les deux hommes, il est intéressant de noter que cet épisode fut initialement et massivement relaté par un site d’information, célèbre pour ses liens financiers avec Doha... En attendant, les autorités russes ont formellement et catégoriquement démenti cet « incident ».

Ne soyons pas dupes. Au grand dam de certains et en dépit de quelques tensions sporadiques sur le prix des hydrocarbures, MBS demeure encore et toujours une des cartes maîtresses du Kremlin dans sa politique moyen-orientale...

De même, les Saoudiens ne sont pas en reste. Ces derniers jours, ils ont été les premiers à évoquer un coup d’Etat militaire à Doha, le 4 mai, qui aurait eu pour objectif de renverser l’Emir Al Thani. Al Jazeera a bien évidemment accusé Riyad de mensonges et de visées déstabilisatrices. Encore à l’heure où sont écrites ces lignes, il est toujours impossible de délier le vrai du faux…

Quoi qu’il en soit, à cause du Covid-19, les économies des grands acteurs de la région comme l’Iran, les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite, mais aussi des autres producteurs de pétrole comme le Qatar, sont à présent grandement fragilisées. Or, paradoxalement Riyad, Abou Dabi et Téhéran peuvent finalement sortir leur épingle du jeu. Trump est affaibli par la gestion de la crise aux Etats-Unis et l’Iran a repris langue depuis un certain temps avec les Emirats arabes unis, le Koweït et même secrètement avec les Saoud.

Déjà que ces derniers ne pouvaient pas raisonnablement, avant la pandémie, envisager un conflit avec l’Iran (ils ne font pas le poids militairement !), il est d’autant plus inconcevable pour eux, à l’heure actuelle, de supporter financièrement le coût d’un nouveau conflit. D’autre part, depuis le nouvel accord signé en avril dernier avec la Russie sur une diminution commune de la production de pétrole pour les pays producteurs, MBS a confirmé le rôle incontournable de son pays dans les enjeux pétroliers mondiaux. Certes, dans « un effet boomerang » inévitable, l’Arabie saoudite a elle aussi pâti de sa stratégie hasardeuse au début de la crise sanitaire mondiale (en partie pour faire pression sur Moscou). En augmentant sa production et en faisant plonger les prix, Riyad s’est également grandement pénalisée. Mais le royaume saoudien, même très affaibli par la crise actuelle (ce qui compromet d’ailleurs le plan Vision 2030 et annonce des mesures d’austérité supplémentaires qui seront très mal perçues...), possède davantage de réserves que ses voisins. Pour preuve, grâce à son extraordinaire fonds souverain, le PIF (Public Investment Fund), le royaume est en ce moment à la manœuvre (mais également pour les princes alliés de la région) sur les marchés financiers occidentaux pour investir des milliards de dollars dans les valeurs industrielles décotées. Ainsi, dès qu’une valeur a perdu 50 % par rapport à ses prix de la fin de l’année dernière, les pétrodollars raflent les titres impactés par la crise du coronavirus. En un trimestre, le portefeuille du PIF serait déjà passé de 2 à 10 milliards de dollars !

Au contraire, le petit émirat du Qatar n’est pas l’Iran et il est loin d’avoir ses capacités de résilience. Le contexte économique général a fortement aggravé les retombées du blocus de son grand voisin. Plus que pour aucun autre, la situation est éminemment critique pour Doha, tant sur le plan financier que sur le plan politique. Or, MBS ne lâchera pas sa proie et il fera tout ce qui est en son pouvoir pour déstabiliser son petit frère ennemi. Pour lui, cela dépasse largement le vulgaire conflit frontalier. Il en va de l’agenda et du cœur de sa politique dans le monde arabo-musulman.

Si un coup d’État, soutenu par les services du prince héritier saoudien, venait un jour à réussir dans la capitale qatarie, cela aurait un impact beaucoup plus important qu’on ne le croit. Par exemple en Libye mais également dans toute la région. Napoléon disait que pour gagner une guerre, il fallait trois choses : de l’argent, de l’argent et de l’argent !

Si la manne financière du Qatar venait à se tarir brutalement, c’est toute la stratégie néo-ottomane d’Erdogan en Méditerranée et l’influence des Frères musulmans dans le monde qui pourraient alors être foncièrement remises en cause...

11/05/2020 - Toute reproduction interdite


Le siège du réseau de médias Al Jazeera à Doha, au Qatar, le 8 juin 2017
Naseem Zeitoon/Reuters
De Roland Lombardi