Dans le flot d’informations concernant le conflit ukrainien, des experts  nous annoncent à l’envi que l’invasion russe sera un fiasco et qu’elle provoquera la chute prochaine de Vladimir Poutine. Mais par-delà l’émotion générale qui saisit à juste titre la plupart des observateurs occidentaux, une analyse objective et réaliste des faits tend à démontrer le contraire.

L’édito international de Roland Lombardi

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L’assertion de certains experts sur la chute prochaine de Poutine fait partie de la guerre psychologique et de désinformation que se livrent chaque camp. Certains appellent même à l’assassinat du Président russe ! De fait, les auteurs de ces propos ont une totale méconnaissance du sujet.

Il en va de même de la « démence » du maître du Kremlin. Certes, comme nous le rappellent les deux grands historiens français du XXe siècle, Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle, dans leur célèbre Introduction à l'histoire des relations internationales (chapitre 9 : "La Personnalité de l'homme d'État"), l’étude du « tempérament » et du « caractère » d’un homme d’État est importante pour comprendre les affaires du monde. Pour autant, réduire les intentions d’un dirigeant à sa seule dimension psychologique est une grave erreur, et s’inscrit souvent et davantage dans une démarche partisane. C’est bien connu, « pour noyer son chien on dit qu’il a la rage ». Ici en l’occurrence, le « Poutine-bashing » ne fera jamais une bonne analyse et n’oublions pas que la haine de son ennemi trouble toujours le jugement.

Et effectivement, on entend beaucoup de bêtises quant aux motivations du président russe. Des « spécialistes » nous expliquent également que Poutine n’était qu’un piètre officier du KGB, surestimé et secondaire, ou qu’il est à présent malade, seul et fou.

Poutine : un chef d’État retors, stratège, opportuniste

Poutine est un ancien colonel du KGB qui a été principalement en poste en RDA, au cœur même du réacteur nucléaire de la Guerre froide ! Moscou n’y envoyait pas des « incompétents » ou des « pistonnés » (comme certains qualifient le jeune agent Poutine). D'autant que l’ancien « petit voyou de Saint-Pétersbourg » et jeune officier des renseignements soviétiques était justement chargé, entre autres, de la guerre psychologique, de la manipulation et du « retournement » des agents étrangers ou des agents doubles ! C’est pourquoi on ne peut que souhaiter bien du courage aux profilers des plateaux TV pour cerner la vraie personnalité de Vladimir Poutine !

Comme je l’explique dans mes deux derniers livres (Poutine d’Arabie et Sommes-nous à la fin de l’histoire, VA Éditions), le président russe a été très bien formé par son agence aux affaires du monde. Depuis plus de 20 ans, il est à la tête de la Russie, dont il a méthodiquement redressé l’économie, et à laquelle il a redonné toute sa puissance et son influence sur l’échiquier international. Les Russes ne l’oublient pas… Poutine n’est pas un idéologue. Certes, c’est un nationaliste qui veut redonner toute sa grandeur à l’Empire, mais c'est surtout un pragmatique. Toutes les facettes de sa politique étrangère obéissent d’abord à la Realpolitik – que les Européens occultent par idéologie – et aux seuls intérêts sécuritaires et géostratégiques de la Russie.

Autocrate décomplexé, patriote, voire populiste, le président russe représente donc tout ce dont les élites et les intelligentsias progressistes exècrent.

Pour l’heure, Poutine a verrouillé avec force et habilité le pouvoir, et tient son pays d’une main de fer. Il s'entoure depuis longtemps d'un groupe d'oligarques et de conseillers plus ou moins proches : une centaine de personnes qui concentrent environ 30 % des richesses accumulées dans le pays et qui occupent des postes clés. Depuis le début de la guerre en Ukraine, il a d’ailleurs fini de structurer son autorité au sein du Conseil de sécurité, véritable Politburo moderne. En ce sens, il peut s'appuyer sur des réseaux dont la fidélité est éprouvée, et notamment sur le « clan de Saint-Pétersbourg », hommes puissants et influents qui l’ont accompagné dans toute sa carrière. La plupart doivent leur richesse et leur pouvoir à Poutine, mais sont étroitement surveillées par les services spéciaux. Même si les oligarques sont aujourd’hui très fortement touchés par les récentes sanctions occidentales, rares sont ceux qui ont pris leurs distances avec le clan Poutine depuis le début de l'invasion de l'Ukraine.

Poutine est surtout l’archétype du chef d’État retors, stratège, opportuniste… et imprévisible ! Mais encore une fois : un réaliste, un véritable « monstre froid » qui sait très bien ce qu’il fait.

Bien sûr, l’opposition à Poutine est sévèrement réprimée et les médias nationaux aux ordres. Depuis le début du conflit en Ukraine, il y a des manifestations quotidiennes contre la guerre dans les grandes villes russes, et des appels d’intellectuels russes sont lancés en faveur de la paix et pour critiquer l’invasion de leur voisin. Pas directement contre Poutine….Nuance ! Au passage, nous ne pouvons que saluer l’immense courage de la journaliste russe Marina Ovsiannikova qui lors d’un grand journal télévisé, a brandi une pancarte contre le conflit. Elle a été condamnée à une amende et libérée, mais risque désormais d’être jugée pour publication d’« informations mensongères » sur l’armée russe, un crime passible d’une peine maximale de quinze ans de prison.

Quoi qu’il en soit, tout cela n’aura pas de grandes incidences notables sur le cours des événements ; surtout si, comme je l’écrivais la semaine dernière , les Russes parviennent finalement à atteindre une grande partie de leurs objectifs militaires, politiques et stratégiques d’ici quelques jours...

Que cela nous plaise ou non, il faudra se lever de bonne heure pour « exfiltrer » Poutine du Kremlin et assister à une « révolution de palais », un coup d’État, et encore moins à un grand soulèvement populaire. Alors oui, le président russe est sûrement paranoïaque. Mais c’est un trait de caractère et un invariant historique et culturel de la mentalité russe dont l’Empire a plusieurs fois été attaqué par le passé, qu’il partage avec son peuple. Surtout depuis ces dernières semaines avec les réactions hystériques et les sanctions inconséquentes occidentales, qui n’ont fait que confirmer aux Russes que l’OTAN et l’Occident étaient bel et bien le principal danger existentiel pour eux (sentiment qui est habilement entretenu par la propagande du Kremlin).

Finalement, même si la guerre en Ukraine est aussi perçue par beaucoup de Russes comme une guerre fratricide entre Slaves, il n’en reste pas moins que, au contraire de ce que certains veulent nous faire croire, la grande majorité de la population russe soutient encore son Tsar !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Éditions, 2019), Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Éditions, 2020) et Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire, Chroniques géopolitiques (VA Éditions, 2021).

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01/04/2022 - Toute reproduction interdite


Un agent des forces de l'ordre russes retient des manifestants lors d'une manifestation contre l'invasion de l'Ukraine par la Russie, à Saint-Pétersbourg, le 2 mars 2022.
© Reuters
De Roland Lombardi