Le 15 septembre 2021, le monde diplomatique est secoué par une nouvelle fracassante : la France apprend, lors d’une conférence de presse, que son contrat de 12 sous-marins commandé par l’Australie est annulé. Information acrimonieuse et synonyme d’une nouvelle alliance militaire entre l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni. Un coup dur pour la France. Et une page supplémentaire dans la longue histoire de la course à l’armement des submersibles.

Par Klervi le Collen

 

Déjà sous l’Antiquité, l’homme a le fantasme de naviguer en toute discrétion sous l’eau. La légende raconte qu’Alexandre Le Grand, vers 332 avant J.C., guidé par son précepteur Aristote, serait descendu dans un tonneau afin d’explorer les animaux et les plantes des profondeurs. Les archéologues et les historiens ont recensé de nombreuses tentatives de création de caissons submersibles. L’océan est un espace captivant qui attire pour ce qu’il offre : mollusques, crustacés, éponges et épaves... Mais également la possibilité de se déplacer en surprenant l’ennemi. Les traces des premiers scaphandres et sous-marins relèvent parfois de l’imagination des auteurs, mais aussi de la découverte de plans et de dessins retrouvés comme ceux de Léonard de Vinci et de son submersible, capable de détruire des bateaux. Des prototypes furent créés en Grèce, en Angleterre (par le mathématicien William Bourne en 1578), aux Pays-Bas (par le physicien et mécanicien Cornelis Drebbel en 1620),... En France, le malouin Jean Barrié met au point, en 1641, le XVII, une cloche sous-marine grâce aux plans du Père Mersenne. Les inventions rencontrent des obstacles. Les techniques de propulsion et de résistance à la pression de l’eau ne sont pas maîtrisées. Si l’objectif premier reposait dans l’exploration des fonds marins, rapidement, les militaires et les gouvernements prennent conscience du potentiel guerrier de la maîtrise des sols océaniques.

Vingt mille lieues sous les mers : de la réalité à la légende

Le premier sous-marin militaire fonctionnel est américain. Le Turtle, entièrement en bois, fut créé en 1776, par David et Ezra Bushnell afin de contourner le blocus des ports américains par la marine anglaise, pendant la guerre d’indépendance.

La France va aussi se positionner dans la conquête militaire et l’exploration des fonds marins avec des ingénieurs utopistes. Le peintre et inventeur américain Robert Fulton s’était distingué par sa modernisation des bateaux à vapeur. En 1798, il crée un modèle de sous-marin assez abouti pour l’époque qu’il va essayer de vendre avec difficultés. Passionné par l’apport de la Révolution française, il visite la France et propose son modèle. Les essais à Rouen puis à Camaret sont concluants. Refusé par le Directoire, lors du blocus de l’Angleterre, c’est finalement Bonaparte qui contribue au financement du Nautilus (ou Nautulus) en 1800. Mais son déplacement trop lent est un handicap puisqu’il peut être vu par l’ennemi. Si Robert Fulton ne connut pas un grand succès avec son invention en France, son nom marquera les esprits grâce à Jules Verne qui le rendra célèbre dans Vingt mille lieues sous les mers. Cependant, l’auteur ne s’inspirera pas des prouesses techniques du Nautilus, mais de deux autres bateaux : le Plongeur et l’Alligator.

En 1863, le premier engin avec un moteur à air comprimé est testé dans l’arsenal de Rochefort par le commandant Bourgeois et l’ingénieur Charles Brun. Sa physionomie est très éloignée des engins précédents. Il est imposant avec ses 42,5 mètres de long. Ses dimensions lui permettent de stocker les 23 réservoirs d’air nécessaires à son déplacement, mais qui le rendent lourd et lent. De plus, son manque de sécurité et de stabilité contraignent la Marine française a abandonner ce projet. Le Plongeur connaîtra une bien triste destinée comme bateau citerne jusqu’à sa démolition en 1920.

L’autre bateau qui inspire Jules Vernes est l’USS Alligator, conçu pour l’US Navy en 1862. L’ingénieur français Brutus de Villeroi offre à l’armée américaine son premier sous-marin opérationnel pendant la guerre de Sécession. Mais ce dernier sera perdu en mer lors d’une tempête en 1863.

La course à l’armement

Tout au long du siècle, les recherches permettront de moderniser les techniques et les missions. Ce fut une grande première, le 17 février 1864, lorsque dans le port de Charleston, le CSS H.L. Hunley détruisit un navire. Mais l’onde de choc de l’explosion fit sombrer le sous -marin à son tour en faisant disparaître son équipage de 8 hommes. Les progrès en matière d’électricité furent au cœur des recherches des ingénieurs sous-mariniers à la fin du XIXème siècle. La propulsion diesel-électrique, le périscope, les batteries électriques, la double coque…autant d’inventions qui placèrent la France en tête du perfectionnement dans le domaine naval avec le Gymnote (1887), le Narval (1900) puis l’Aigrette (1904). La force sous-marine française est impressionnante à l’été 1914, avec ses 62 sous-marins dont une grande partie furent fabriqués à Cherbourg, l’un des ports les plus importants. Les submersibles eurent un impact considérable pendant la Grande Guerre témoignant de l’enjeu stratégique, tactique et technique de ces nouvelles forces de combat. L’Allemagne avait déployé de gros moyens pour gagner la guerre sous-marine en imposant aux forces alliées une course à l’armement.

Alors que le traité de Versailles imposait aux Allemands une réduction des forces armées, ces derniers contournèrent les ordres et menèrent secrètement leur programme de réarmement. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, leur flotte était prête et la guerre sous-marine qui se déclara fut féroce.

L’entre-deux guerres sera marquée par la fabrication des porte-avions, indispensables depuis l’envol de l’aviation militaire (1918 pour la Royal Navy et 1928 pour la France).

À la fin de la guerre, les sous-marins se modernisent grâce à l’énergie nucléaire. Les prouesses techniques rendent possible une immersion sur plusieurs mois. Cet enfermement est toutefois nuisible pour le moral des marins qui vivent éloignés de leur famille. Mais ils sont aussi fiers de leurs exploits, comme lors de la traversée de l’USS Nautilus jusqu’au pôle Nord en 1958. La maîtrise des fonds marins, aussi dangereuse soit elle, ne relève plus du fictionnel, et la France est bien engagée dans la stratégie navale grâce à la construction d’engins et aux Forces sous-marines françaises qui déploient 4000 hommes sur l’île Longue (Enez Hir), à Brest et Toulon.

14/10/2021 - Toute reproduction interdite


En 1888, grâce aux inventeurs Henri Dupuy de Lôme et Gustave Zédé, le Gymnote devient le premier sous-marin torpilleur à propulsion électrique de la Marine française. L’officier Louis Jaurès (frère de Jean Jaurès), participa aux premiers essais.
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