Camille Morel est chercheuse en relations internationales, rattachée au Centre lyonnais d'études de sécurité internationale et de défense (CLESID) de l'université Jean Moulin Lyon III, et spécialiste des questions liées à la géopolitique des câbles sous-marins. Pour Fildmedia.com, elle analyse l’importance croissante de ces quelques 400 câbles de télécommunications assurant 99% du trafic internet mondial ! Une donnée cruciale à prendre en compte pour la souveraineté numérique des États, et notamment celle de l’Europe. Sur fond de bataille géostratégique, où la France peut avoir un grand rôle à jouer.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Qui sont les principaux fabricants de câbles de télécommunication sous-marins dans le monde ?

Camille Morel : Je distinguerais différents types d’acteurs, tout au long du processus de création et de mise en service des câbles. D'abord, il faut dire que c'est un réseau qui n'est pas vraiment contrôlé par des États, mais plutôt par des acteurs privés. Les pays qui abordent tout de même le sujet politiquement et qui maîtrisent la technologie sont essentiellement les États-Unis, le Japon et les pays européens. Ils regroupent les principales entreprises leaders sur le marché mondial. Trois acteurs fabriquent la majorité des câbles sous-marins et maitrisent la technologie qui permet de les faire fonctionner : l'américain TE SubCom, le japonais NEC et le français Alcatel Submarine Networks (ASN) – dont Nokia est devenu actionnaire à 100% depuis 2015. Enfin, il y a un quatrième acteur dont on parle beaucoup moins car il est émergeant : le chinois Huawei. Ce dernier est aujourd'hui aussi en capacité de fabriquer des câbles sous-marins et de maitriser les technologies nécessaires à leur fonctionnement. En clair, la fabrication des câbles sous-marins - qui représentent 99% des navigations internet mondiales - repose sur seulement trois ou quatre entreprises dans le monde.

Fild : Mais qui sont les propriétaires de ces câbles de télécommunication ?

Camille Morel : Les entreprises de fabrication sont stratégiques, mais ne sont pas les seules à gérer l'ensemble du marché des câbles. Les propriétaires de ces câbles sont principalement des opérateurs de communication. Il y en a énormément dans le monde, comme Orange ou Vodafone. Pour schématiser : il existe au moins un opérateur par pays contrôlant, plus ou moins selon les cas, les câbles sous-marins. Ce sont eux qui vont impulser financièrement la création du câble et ensuite fournir l'accès internet dans leur pays. Par exemple si Orange - en tant que fournisseur d'accès Internet au niveau mondial - dit « j'ai un besoin de transmission de données entre les États-Unis et la France », alors l’entreprise va faire appel à l'un des trois fabricants cités plus haut. Mais ce sont bien les opérateurs qui vont décider de l'utilisation de leurs câbles. Enfin, pour boucler le schéma des acteurs clés, la dernière partie est celle de la gestion des câbles. On parle ici de leur installation une fois fabriqués, leur réparation, etc... Ici, ce sont principalement des armateurs, possédant les bateaux nécessaires à ces travaux d’entretien, qui entrent en jeu.

Fild : Sommes-nous est en train d'assister à un conflit sous les océans entre puissances rivales pour le contrôle de ces câbles sous-marins ?

Camille Morel : C'est plus pernicieux que cela. Comme il s'agit d’une infrastructure maritime, cela fait forcément écho à des tensions qui existent déjà sur la scène internationale maritime. Disons que les câbles sous-marins sont un nouveau terrain de rivalités entre grandes puissances. Pour autant, aujourd'hui, et selon les informations que nous avons, il n'y a pas en l'état de guerre sous-marine entre des pays comme les États-Unis et la Chine. On assiste plutôt au prolongement d’une guerre commerciale à travers les câbles sous-marins. S’ils apparaissent aujourd’hui comme un nouvel enjeu géostratégique, il est pourtant important de noter qu’ils existent depuis la télégraphie, et donc le milieu du XIXe siècle. C'est juste une problématique que l'on a oublié et dont le public s'est désintéressé jusqu’à nos jours. On voit que, depuis quelques années, l’enjeu de la télécommunication et des câbles en général revient sur la scène internationale et est à nouveau politisé.

« L'Europe n’est pas pleinement souveraine de ses données »

Fild : Comment se positionne l'Europe dans ce nouvel enjeu géopolitique ?

Camille Morel : C'est une thématique assez nouvelle pour l'Europe. L'enjeu crucial aujourd'hui est celui de la souveraineté numérique européenne. Cela fait environ cinq ans que l'on parle de plus en plus de souveraineté des données, de data center, etc... Toutes ces problématiques concernent les câbles sous-marins. Les câbles de télécom font donc partie d'un ensemble d'éléments qui participent à cette souveraineté numérique. Il est vrai cependant que c'est peut-être l'élément le moins tangible. Si la création des datacenters peut facilement être décidée par des entités nationales en les installant sur leur sol, il est beaucoup plus compliqué d’appliquer un raisonnement territorial sur le trafic de données, et sur des câbles se situant sous l’océan. Toutefois, les États peuvent décider qu'il faut préserver leurs champions ou en créer d'autres, et donc y mettre les moyens. L'Europe n’est – pour l’instant - pas pleinement souveraine de ses données. Il y a encore beaucoup de choses à mettre en place au niveau européen. Aujourd'hui, nous sommes loin d'une coordination parfaite entre les États membres, et très loin d'avoir une quelconque souveraineté tant qu'une politique n'est pas définie en commun par les 27. Mais les choses commencent à changer, et peut-être que la présidence française de l'Union va encore accélérer le mouvement.

Fild : La France peut-elle être l’un des moteurs de ce dossier en Europe ?

Camille Morel : Je pense que oui. La France veut être un pays moteur de ce sujet au niveau européen. L'Hexagone est d'ailleurs le seul pays d'Europe disposant de deux hubs de connectiques, qui sont Marseille et Paris. La France dispose aussi d'un ensemble d'acteurs privés et de tout un écosystème d'entreprises qui a su se positionner et réagir au bon moment. L'État a ensuite soutenu, organisé et impulsé une nouvelle dynamique puissante, permettant à notre pays d'être bien positionné sur le domaine dans le monde. À l'inverse de certains voisins européens, Paris est bien au fait de l’importance des câbles sous-marins et de leurs enjeux. L’exemple de Marseille est notable, avec la création d'un écosystème autour des télécoms et la volonté d'encourager d'y attirer de nouveaux acteurs. Il y a une réelle plus-value pour toutes ces entreprises à s'installer sur un territoire avec une renommée internationale. Récemment, Marseille est devenue le septième hub internet mondial, juste derrière Hong-Kong et Singapour. Il y a une très bonne dynamique, car la cité Phocéenne était jusqu'à présent neuvième au classement mondial. La France possède un autre atout majeur dans le monde : ses territoires ultramarins donnant la capacité d'être reliés ou de faire relier différents acteurs mondiaux par leur intermédiaire. En revanche, tous ne sont pas forcément aussi bien connectés que la France métropolitaine. Certains territoires d'outre-mer ne sont encore aujourd'hui reliés à internet que grâce à un seul câble, et sont parfois dépendants de technologies étrangères, notamment américaine. La Polynésie française est par exemple reliée via Hawaï. Au-delà d'un avantage, les territoires d'outre-mer représentent une réelle opportunité si l'on décide de s'intéresser à eux. Est-elle totalement saisie à l'heure actuelle ? Pas vraiment.

Fild : Pourquoi privilégier les câbles sous-marins plutôt que d'autres technologies comme les satellites ?

Camille Morel : Tout simplement car, aujourd'hui, aucune technologie n'est capable, en termes de capacité de transmission des données en un temps aussi court, de rivaliser avec les câbles sous-marins. Les satellites avaient pris le relais des câbles jusqu'aux années 2000, mais l'arrivée de la fibre optique a complètement changé la donne. Jamais les câbles sous-marins n'ont été aussi efficaces qu’aujourd’hui. Les connexions par satellites sont utilisées en complément des câbles, notamment lors d'urgences. Par exemple, lors de l'éruption volcanique récente au Tonga, qui a endommagé les câbles sous-marins, on a fait appel à des satellites pour assurer des communications de base et essentielles, jusqu'à leur réparation. Il est aussi plus facile et bien moins coûteux d'installer un câble au fond de l'océan que d'envoyer un satellite dans l'espace ! Ces dernières années, de nouveaux acteurs sont apparus : les GAFAM. Malgré leurs investissements dans certaines technologies de satellites à "basse orbite" pour un internet accessible depuis l'espace, ils ne peuvent se passer des câbles sous-marins. Puisque le centre même de leurs activités nécessite la meilleure connexion possible, ils ont décidé d'investir pour améliorer cette technologie. Cela participe à leur maîtrise de l'infrastructure globale d'internet. Hier, c'était les data-centers, et à présent les GAFAM deviennent propriétaires de certains câbles de télécom. L'arrivée de ces nouveaux acteurs pose la question de la restructuration du marché dans les prochaines années. S'ils investissent, c'est qu'ils anticipent un besoin croissant pour un futur proche. En revanche, jusqu'à quel point va-t-on aller dans cette maitrise des données qui passe sous nos océans ? Difficile à prédire aujourd'hui.

25/01/2022 - Toute reproduction interdite


Un couple observe un navire poseur de câbles sur la plage d'Arrietara, près de Bilbao, le 13 juin 2017
© Vincent West/Reuters
De Alixan Lavorel