Le travail peut-il rendre mentalement malade ? Face à une recrudescence des consultations de psychiatrie de nombre de personnes meurtries par leur activité professionnelle, il faut s’interroger.

Par Patrice Schoendorff, psychiatre et médecin-légiste aux Hospices Civils de Lyon

 

Depuis une quinzaine d’années, le thème de la souffrance au travail (SAT) s’est imposé comme une question importante du domaine de la psychiatrie française. Les demandes de consultations pour cause de souffrance au travail augmentent exponentiellement et peuvent parfois constituer jusqu’à 15% d’une patientèle dans un cabinet de psychiatre en ville.

Il n’est toutefois pas certain que l’ensemble des psychiatres, infirmiers psychiatriques et psychologues soient convenablement formés à cette nouvelle problématique, à l’instar du psycho traumatisme ou des violences sexuelles.

Cette souffrance au travail peut s’aggraver de manière aigue et conduire brutalement, de façon très subite à ce que l’on appelle communément un « Burn out ».

Le Burn out, c’est le « Syndrome de la brûlure intense » qui peut conduire au « Karôshi »*

Il s’agit d’un état d’épuisement particulier, extrême, caractérisé par un ensemble de signes, de symptômes, de modifications du comportement notamment au travail et en milieu professionnel. Classiquement apparaît un tableau dépressif ** aigu et intense, brutal dont la survenue peut être datée assez précisément, ce qui est tout à fait caractéristique, « pathognomonique » dans le jargon médical.

Le Burn out ne se limite pas forcément à la sphère professionnelle. Il peut également concerner le secteur familial ou affectif. Ce véritable effondrement peut affecter tous les secteurs de la vie psychologique. Il doit en fait être considéré comme un véritable infarctus psychique !

Sur le plan somatique, il est l’équivalent d’accidents tels l’infarctus du myocarde ou l’accident vasculaire cérébral (AVC). Il n’est ainsi pas rare qu’une personne victime d’un Burn out décompense en même temps sur le plan physique et fasse un AVC.

Le « burnouté » présente souvent un profil psychologique particulier : perfectionniste, exigeant vis-à-vis des autres et de lui-même, il a aussi une réelle difficulté au « lâcher prise » …

La prise en charge psychologique de la souffrance au travail n’est pas forcément simple et nécessite la plupart du temps le recours à des anxiolytiques et des antidépresseurs ainsi qu’une psychothérapie de soutien à minima. Dans tous les cas, il est nécessaire que le psychiatre puisse échanger valablement avec la médecine du travail. Ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas actuellement.

Le rétablissement d’un « burnouté » peut prendre souvent beaucoup de temps et laisser la personne très affaiblie. Comme dans un infarctus du myocarde ou un AVC, cette dernière peut être amenée à renoncer à l’activité professionnelle qu’elle avait au moment de l’accident voire à la repenser ou même en changer.

La souffrance au travail (SAT) s’impose de jour en jour comme une réalité certaine et quotidienne à un nombre croissant de Français. Le lieu de travail est un espace hautement symbolique ou les personnes en tirent leurs moyens de subsistance et peuvent théoriquement acquérir la réussite personnelle et sociale

Il existe une dégradation certaine des conditions de travail attestée déjà depuis plus d’une dizaine d’année par le MEDEF dans un rapport paru en 2009 et intitulé “ la place de l’Homme dans l’Entreprise

De nouvelles techniques de management étaient alors mises en cause par beaucoup, jugées trop agressives et parfois perverses. Elles étaient en tout cas maltraitantes et dénoncées dans l’affaire des suicidés de chez Orange, concomitante avec la fin des entreprises familiales dont la gestion paternaliste s’est finalement avérée plus rassurante pour certains. Ces méthodes de management imposent souvent aux salariés des « missions impossibles » irréalisables et l’individualisme forcené fracture les solidarités entre les employés.

Tous ces facteurs alimentent les fameux Risques Psycho Sociaux (RPS) définis « comme des risques pour la santé mentale, physique et sociale, engendrés par les conditions d’emploi et les facteurs organisationnels et relationnels susceptibles d’interagir avec le fonctionnement mental ».

La pandémie fragilise encore plus les travailleurs

La période de pandémie au COVID que nous traversons actuellement a très significativement fragilisé la population avec de violentes répercussions sur le monde économique et une dégradation importante des conditions de travail pour la plupart de nos concitoyens. D’où une recrudescence de blessés psychiques du travail et de burnoutés. La mise en place massive et en urgence du télétravail a eu des conséquences néfastes sur l’écosystème et le bien-être d’un individu sur les plans physique et psychique qui n’ont pas pu être véritablement anticipées.

La souffrance au travail engendrée par les Risques Psycho Sociaux (RPS), et dans sa version extrême, le Burn Out à fortiori peuvent en outre conduire à des situations à caractère « médico-légal ». On ne compte plus le nombre de tentatives de suicide, ou de suicides « réussis ». Ces dernières années, les cas de passage à l’acte hétéro agressif très graves se sont multipliés. Des salariés qui n’étaient pas connus ou suivis par un psychiatre s’en sont pris à leur employeurs ou des collègues de travail et ont parfois commis un assassinat.

Des cas de suicides dit « altruistes » sont observés où un sujet exécute dans un mouvement narcissique des proches en voulant leur épargner des souffrances hypothétiques, puis tente de se suicider ou se suicide par la suite.

La souffrance au travail et le Burn out concernent aujourd’hui tous les milieux professionnels et tous les âges. Depuis le monde ouvrier jusqu’aux policiers ou aux cadres. Dans le milieu médical, force est de constater que nombre d’infirmiers et d’infirmières, d’internes en médecine, de médecins séniors confirmés ou de psychiatres s’effondrent et se mettent en arrêt maladie, certains allant malheureusement jusqu’au suicide.

Les cordonniers ne sont-ils pas parfois les plus mal chaussés ?

L’ampleur de la souffrance au travail et du burn out devraient aujourd’hui réellement alerter les pouvoirs publics alors que ceux qui sont censés dispenser les soins sont eux-mêmes plongés dans une tourmente tout à fait patente…

* Au Japon, le Karōshi désigne la mort subite de cadres ou d'employés de bureau par arrêt cardiaque, AVC ou suicide à la suite d'une surcharge de travail, d'un surmenage ou d'un stress associé trop important

** La dépression constitue un trouble mental courant, caractérisé par la tristesse, la perte d'intérêt ou de plaisir, une perte de l’élan vital, des sentiments de culpabilité ou de faible estime de soi, des troubles du sommeil ou de l'appétit, d'une sensation de fatigue et d'un manque de concentration, et d’une irritabilité. Elle peut être de longue durée ou récurrente, et porte essentiellement atteinte à la capacité des personnes à fonctionner au travail ou à l'école, ou à gérer les situations de la vie quotidienne. Dans les cas les plus graves, la dépression peut conduire au suicide. La dépression légère peut être traitée sans médicaments. Cependant, lorsqu'elle est modérée ou grave, les patients peuvent avoir besoin de médicaments et d'une thérapie par le dialogue. (Source : OMS)

19/07/2021 - Toute reproduction interdite



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