L’Afghanistan ne signe pas seulement la défaite militaire des États-Unis. C’est aussi le symbole de la faillite d’une diplomatie souvent malmenée par la Maison Blanche depuis le 11 septembre 2001. C’est ce que nous explique Emmanuel Razavi, grand reporter et directeur de la rédaction de Fildmedia, qui a couvert la guerre en Afghanistan.

L’Afghanistan aura signé la défaite de la diplomatie américaine. Une défaite dont l’origine remonte au lendemain du 11 septembre 2001.

L’erreur fondamentale des présidents américains Georges Bush et Barack Obama a en effet été de miser sur une stratégie de contre-insurrection, sans tenir suffisamment compte des réalités politiques et sociologiques du « cimetière des Empires ».

Ils n’ont pas su écouter, non plus, les conseils de leurs diplomates, qui les mettaient en garde contre les réalités du terrain.

Il faut avoir vécu en Afghanistan pour se rendre compte à quel point les interlocuteurs de la coalition ne formaient pas toujours le casting idéal. Ainsi a-t-on laissé s’installer au gouvernement d’anciens seigneurs de guerre corrompus, simplement parce qu’ils avaient combattu contre les Russes puis les Talibans. Idem dans les provinces, dont la majeure partie des gouverneurs ou chefs de districts faisaient leurs petites affaires, y compris avec le pavot, au vu et au su de tous. Mais voilà : il s’agissait d’hommes qui apportaient leur main-d'œuvre et leurs renseignements à l’armée et aux services secrets américains, lesquels, en retour, fermaient les yeux sur leurs trafics et les détournements de fonds.

Les négociations avec les Talibans ont commencé dès 2010

Richard Holbrooke (1941-2010), l’ancien envoyé spécial du président Obama pour l’Afghanistan et le Pakistan, avait compris dès la fin des années 2000 qu’il était impossible de gagner face aux talibans par la seule stratégie de la contre-insurrection. La diplomatie avait, elle aussi, son rôle à jouer.

Ainsi que le raconte très bien le journaliste américain Ronan Farrow dans son livre Paix en guerre (Calmann Lévy, 2019), Holbrooke pensait que les militaires n’avaient pas évolué depuis la guerre du Vietnam (où il avait commencé sa carrière de diplomate), et qu’ils reproduiraient les mêmes erreurs tactiques.

Sa vision était simple : à l’instar des rebelles du Vietnam, les « insurgés » afghans avaient fait des territoires qu’ils contrôlaient un véritable sanctuaire, se cachant au gré de leurs opérations au cœur des populations ou des montagnes « tueuses » de ce pays si complexe. Assurément, leur hyper mobilité, ainsi que la géographie si difficile qu’ils maîtrisaient parfaitement, jouaient en leur faveur. Selon Holbrooke, des armées - même puissantes - ne pouvaient faire face à cette bande de va-nu-pieds qui avaient pour eux la détermination et le terrain.

S’ajoutaient à cela les relations ambiguës avec le Pakistan voisin, à la fois partenaire des États-Unis et principal soutien des Talibans.

Il fallait donc des professionnels de la négociation, dotés d’une solide vision géopolitique, pour mettre un terme au conflit.

Après que les Américains eurent déjà permis à d’anciens chefs talibans dits « modérés », en 2005, de se présenter aux élections législatives afghanes faute de candidats, Holbrooke décida donc, à l’hiver 2010, de prendre attache officieusement avec l’un des proches du Mollah Omar – Seyyed Tayyab Agha - qu’il rencontra en cachette en Allemagne, sous l’œil bienveillant de la BND (les services secrets allemands, ndlr).

Loin d’être naïf, le diplomate américain avait toutefois conscience qu’une négociation ne devait pas se faire dans le même temps que l’annonce d’un retrait militaire. Il savait qu’alors, les Talibans ne céderaient plus sur rien, leur ennemi ayant de toute façon pris la décision de partir.

Mais Holbrooke décéda prématurément, et Obama ne tint finalement pas compte de ses conseils. Surfant sur le succès de la mort d’Oussama Ben Laden et quelques victoires militaires, le président annonça le retrait progressif des troupes américaines.

Ce qu’il n’avait pas perçu, c’est qu’entre la corruption de l’administration afghane, un certain nombre de dommages collatéraux causés par des attaques de drones, des bavures de soldats américains et les maladresses de certaines ONG, une partie de la population afghane avait commencé à se défier de l’armée américaine et plus largement des Occidentaux, au profit des talibans.

Ces derniers comprirent d'ailleurs très vite, une fois annoncé le retrait des troupes américaines, qu'il ne s'agissait plus que d'une question de temps avant de reprendre l’avantage.

Lorsqu’à son tour Trump fut élu, l’une de ses premières actions fut de « virer » ou de muter un certain nombre de diplomates qui connaissaient bien la région, pour mettre à leurs postes des gens moins expérimentés, mais qui lui étaient favorables. Il y eut donc à nouveau une perte importante de contacts sur le terrain de la diplomatie.

Dans le prolongement, les Américains commirent l’erreur de négocier un accord à Doha (la capitale du Qatar) avec les Talibans, sans même mettre dans la boucle le président afghan et son gouvernement, ce qui revenait clairement à le désavouer.

On connaît la suite…

Il n’est pas certain que Richard Holbrooke ait eu raison sur toute la ligne. Il avait cependant une vision et une stratégie de long terme, caractéristiques des diplomates expérimentés.

Ainsi, cette succession d’erreurs commises par les États-Unis et leurs présidents depuis 2001 a de nouveau conduit au chaos en Afghanistan, et à rebattre, pour une longue période, les cartes de la politique étrangère américaine, affaiblie et discréditée.

01/09/2021 - Toute reproduction interdite


Richard Holbrooke envoyé spécial des États-Unis au Pakistan et en Afghanistan, et le gouverneur de Herat, Mohammad Yousef Nourestani , quittent une conférence de presse à Herat, le 22 août 2009.
© Raheb Homavandi/Reuters
De Emmanuel Razavi