La découverte de la tombe de Toutânkhamon en 1922 a assuré aux Britanniques un immense prestige. Pourtant, le 8 février 1936, ce sont des archéologues français qui, à leur grande surprise, ont mis au jour un incroyable trésor constitué d’objets en or, en argent et en lapis-lazuli. Cette trouvaille, bien que moins retentissante, éclaire d’un jour nouveau les échanges commerciaux entre les pays d’Orient dans l’Antiquité. Elle conforte également la France dans son rôle scientifique sur l’ancienne terre des pharaons.

Par Stéphanie Cabanne.

La présence des Français en Égypte dans les années 1930 signifie bien leur intention de laisser leur empreinte sur ce territoire où, depuis Bonaparte en 1798, les érudits se succèdent dans le but de damer le pion aux Anglais. Pour l’heure, sur fond de forte rivalité franco-britannique, c’est au très respectable Fernand Bisson de La Roque qu’est confiée la mission de fouiller les sanctuaires de la région thébaine, sur la rive est du Nil, face à la Vallée des Rois.

Février 1936. L’équipe française réside dans la « Maison de Tôd », vaste et confortable demeure offerte par le comte et la comtesse Fels à l’Institut français d’archéologie orientale. Depuis 3 ans déjà, les fouilles se succèdent. Bisson de La Roque, qui les dirige, est apprécié de tous pour sa droiture et ses qualités humaines. Ancien héros blessé lors de la Première Guerre mondiale, il est le digne héritier de la lignée aristocratique des Bourseville, et il conjugue esprit d’aventure et savoir rigoureux.

Les trouvailles sont nombreuses, exhumées dans les vestiges des temples dédiés au dieu Montou. Après le site de Médamoud, qui avait intrigué les visiteurs dès le XVIIIe siècle, Bisson de La Roque et son équipe décident de se consacrer à Tôd, l’ancienne Djerty. Les Britanniques, eux, œuvrent à Erment. Avec Karnak, les 4 sanctuaires formaient dans l’Antiquité un vaste complexe autour de Thèbes, une véritable « forteresse sacrée » où étaient vénérés le dieu Montou et son épouse Rattaouy.

À Tôd, les fouilles révèlent un site très ancien, remontant au IIIe millénaire av. J-C, mais le temple a été édifié par Sésostris Ier, et il comporte une longue inscription du pharaon. Le souverain est resté dans les mémoires pour sa sagesse et sa bonté. Il ramena la stabilité en Égypte après les querelles de palais et l’assassinat de son père. Au cours de son règne, long de 45 années, il couvrit le sol égyptien d’innombrables constructions. Son aura lui valut d’être respecté et divinisé par les générations de ses successeurs jusqu’à l’époque romaine.

Après avoir dégagé les restes des époques ptolémaïque et romaine, Bisson de La Roque se trouve devant le sol du temple. Afin de vérifier si les dalles du pavement ne sont pas des réemplois d’époques antérieures, il demande à ses ouvriers de les soulever une à une.

Une extraordinaire découverte

Le 8 février 1936, à 16 heures, les chercheurs découvrent, à une profondeur d’1,70 mètre, une fosse de sable à l’intérieur de laquelle reposent quatre coffres. Autour, jonchant le sol, des clous tordus, qui semblent avoir été déposés pour leurs vertus prophylactiques. Les coffres de cuivre portent sur leur couvercle le nom du fils de Sésostris, Amenemhat II. Ils sont si lourds qu’un homme seul ne peut les soulever. Au moment de l’ouverture de leur couvercle, chacun retient son souffle. Et brusquement se dévoile un véritable trésor, constitué d’une multitude d’objets précieux : dans les deux plus grands coffres, un amas de lapis-lazuli sous forme de colliers, d’amulettes et de pépites brutes; dans les plus petits, 26 lingots d’or et d’argent et 25 chaînes d’argent... mais surtout, 153 coupes et tasses d’argent, spectaculaire déploiement de vaisselle précieuse ! Dix sont en forme tandis que, pour les autres, le métal a été plié.

Les matériaux et le décor de ces pièces interrogent les archéologues : comment sont-ils parvenus jusqu’ici ?

Manifestement, il s’agit d’importations orientales témoignant des riches échanges commerciaux ayant cours dans le monde antique. Le lapis-lazuli, inexistant en terre d’Egypte, vient sans doute de l’antique Mésopotamie (actuel Irak) même si, à l’évidence, certaines amulettes en forme de scarabée ou d’œil « oudjat » ont été sculptées localement. L’argent des coupes a été extrait des mines d’Anatolie (Turquie) tandis que leur décor est proche de ce qu’on trouvait dans les palais crétois. Ce type de vaisselle précieuse est mentionné parmi les richesses des souverains orientaux ; des pièces semblables ont été trouvées dans les tombes royales d’Ur. Peut-être les pièces du trésor de Tôd ont-elles été fabriquées au Proche-Orient d’après un modèle crétois, pour servir à la cour d’un souverain, avant de transiter vers l’Égypte... D’autres pièces, comme les lingots d’or et d’argent, seraient parvenues à Tod depuis les confins orientaux de l’Iran.

Reste à comprendre ce qu’un tel amas de richesses faisait sous les dalles d’un sanctuaire ! Consultées, les archives royales révèlent que le pharaon Amenemhat II effectua de nombreuses offrandes aux dieux en souvenir de son père Sésostris Ier. En déposant ce trésor, il lui rendit sans doute hommage, tout en faisant acte de dévotion envers Montou, le dieu de la guerre et le protecteur des armes. Unique en son genre, ce trésor reflète donc la fonction du roi d’Égypte : souverain puissant, il offrait à la divinité des biens en provenance des différentes parties de la Terre afin que celle-ci maintienne sa puissance internationale.

Dernière énigme à résoudre : à qui appartient le trésor ? Le nouveau directeur du Service des Antiquités de l’Égypte, Étienne Drioton, est présent à Tôd le fameux 8 février 1936. Chargé de négocier avec le gouvernement égyptien quels objets seraient accordés à la France en guise de remerciement - en vertu de la règle du « partage des fouilles » instaurée en 1922 -, il ne manque pas de rappeler la forte implication de la France, qui a financé et mené les travaux. C’est ainsi que le musée du Louvre obtient 44 objets issus du site de Médamoud et, en ce qui concerne le trésor de Tôd, l’un des 4 coffres et son contenu. Aujourd’hui, ces pièces inestimables peuvent être admirées dans les salles du célèbre musée parisien.

06/01/2022 - Toute reproduction interdite


Fernand Bisson de La Roque émergeant de l'éboulis des blocs de grès de la porte de Tibère en 1925
© Institut français d'archéologie orientale/ Gallica/Bibliothèque nationale de France
De Stéphanie Cabanne