Alain Ernoult a été le premier photographe à voler avec la Patrouille de France. Il a aussi couvert de nombreux conflits armés à travers le monde. Cet aventurier consacre aujourd’hui son talent à photographier la nature. Dans son dernier ouvrage,  Sosies de la Terre ( Ed. Gourcuff Gradenigo, 2021) il joue à jumeler animaux et végétaux ; une façon d'appeler à la sauvegarde des espèces, à l’heure où nombre d’entre elles disparaissent.

Entretien conduit par Marie Corcelle



Fild : Vous consacrez dorénavant votre passion de photographe à la nature, et plus précisément à sa sauvegarde. Quand et pourquoi avez-vous procédé à ce changement de cap ?

Alain Ernoult
: Cela a été une prise de conscience lors de mes voyages, mais j’ai toujours été très intéressé par la nature. Je suis parti à 17 ans en stop en Afrique pour apporter des médicaments aux Dogons du Mali, et j’ai été pris en Land Rover par des Allemands qui allaient tuer des éléphants : je leur ai donc dit de stopper la voiture pour descendre immédiatement... Ce qui m'a m'obligé à marcher jusqu'au prochain village situé à huit jours de marche avec peu de nourriture et sans eau ! Après une carrière de grand reporter pendant 30 ans, je me consacre maintenant totalement à la photographie animalière et à la beauté de la planète. Le travail sur le livre Les Sosies de la Terre m'a pris quinze années.

Fild : Votre livre, les sosies de la Terre, propose d’associer des photographies d’animaux avec leur sosie végétal ou minéral. Pourquoi ce choix ?

Alain Ernoult :
L’idée m’est venue à Madagascar. Un matin, j’ai vu une crosse de fougère, et le soir même, une queue de caméléon. Les Sosies de la Terre est né de cette ressemblance saisissante. J’ai voulu faire 200 pages sans aucune répétition ou similitude, ce qui était un travail assez obsessionnel ! L’intérêt, c’est qu’on peut voir ces comparaisons partout, j’en ai même trouvé dans mon jardin. Si on sait regarder la nature un peu différemment, avec curiosité, elle nous donne beaucoup de choses.

Fild : Est-ce que ce regard peut permettre de prendre conscience de la disparition des espèces ?

Alain Ernoult : Je suis dans la communication silencieuse, ce qui signifie que je ne suis pas un donneur de leçons. Ce qui m’intéresse, c’est de révéler la beauté de la nature, les émotions des animaux, pour qu’il y ait une prise de conscience quant à la disparition des espèces, qu’elles soient animales ou végétales. C’est une catastrophe ce qui arrive en ce moment, et je l’ai constaté à de nombreuses reprises. Par exemple, la dernière fois que je me suis rendu en Afrique du Sud, j’ai découvert que les cultures agricoles s’étendent de plus en plus, que les pesticides sont monnaie courante, et que tout cela tue les animaux. Quand vous avez des animaux fossoyeurs comme les hyènes et les vautours qui viennent manger leurs cadavres, ils meurent à leur tour. 60 % de la population des vautours a ainsi disparu en dix ans. À cause de la sécheresse qui frappe actuellement le Kenya et la Tanzanie, les animaux ne trouvent plus de point d'eau pour s'abreuver et meurent. Et ce ne sont que deux exemples parmi d’autres…

« Avec les images, vous pouvez faire beaucoup »

Fild : Par quels autres éléments passe votre engagement pour la préservation des espèces ?

Alain Ernoult :
J’offre souvent des tirages photos à des associations pour qu’elles puissent organiser des ventes aux enchères afin de financer leurs actions. Je le fais régulièrement, et je suis là pour les aider si elles ont besoin de communiquer. C’est réellement un devoir pour moi de pouvoir informer sur ce qui est train de se passer. Avec les images, vous pouvez faire beaucoup.

Fild : Comment vous y prenez-vous pour approcher les animaux d’aussi près ?

Alain Ernoult :
Je crois avoir la chance d’avoir une sorte de communication particulière avec les animaux, qui ressentent mille fois plus que les humains les ondes positives ou non. Ce qui me permet de les approcher de près, ils me laissent faire. Chez moi, j’ai souvent des animaux qui viennent se poser dans ma main. Je n’ai d’ailleurs jamais eu aucun incident, sauf une fois au Rwanda, où un gorille m’a frappé car j’étais trop près d’un groupe. Il aurait pu me tuer, mais il m’a seulement « prévenu ». Je pense donc sincèrement que les animaux ressentent beaucoup les choses, et je l’ai souvent constaté. Une fois, en Arctique, où vous êtes au milieu de rien, avec de la banquise à l’infini, un ours m'est apparu. Il faut savoir que c’est un animal assez curieux. Celui-ci s’est approché, et s’est retrouvé à seulement trois mètres de moi. Le guide avec qui j’étais a frappé deux pierres dans ses mains pour le stopper, ce qui a fonctionné. Mais l’animal ne faisait preuve d’aucune agressivité, seulement de curiosité. Si vous ne rentrez pas dans leur périmètre de sécurité, et que vous ne souhaitez pas les approcher lorsqu’il y a beaucoup de petits, il n’y a jamais de problème. Il faut faire preuve de beaucoup de sensibilité et de délicatesse, poser un regard plein d’humilité sur la nature, sur le mystère de la création et de la vie, qui est toujours source d’émerveillement.

23/12/2021 - Toute reproduction interdite


"Sosies de la Terre" par Alain Ernoult
Ed. Gourcuff Gradenigo
De Fild Fildmedia