Par Nicolas Evrard, Maire de Servoz (74) et Président du Forum Européen de la Montagne

Tribune

Les maires de France ont été pleinement conscients ces dernières semaines de leur double fonction : élus représentants de leurs concitoyens municipaux mais aussi représentants de l’Etat à l’échelon municipal et de ce fait, en charge d’appliquer et de faire respecter la législation nationale. Dans cette crise, l’Unité nationale s’est avérée une nécessité. Si certains « grands » élus plus médiatiques, reconnaissons-le, sont parfois touchés par le « syndrome du sauveur », la réserve et l’humilité sont la règle de ces hommes et ces femmes « à portée d’engueulade », mais aussi là pour écouter, accueillir, soutenir.

Il est trop tôt pour un bilan mais des éléments peuvent être partagés pour éviter que la crise du Covid ne provoque un effondrement total de notre pays, pour maintenir une continuité de la République et éviter les dérives autoritaires, voire pour commencer à penser la France d’après.

En deux mois, notre pays a abandonné tout ce que nous pensions inébranlable.

Nos libertés individuelles ont été confinées. Nous avons accepté d’arrêter nos activités professionnelles autant que sociales ; nos relations se sont réduites au noyau le plus élémentaire de structures familiales souvent éclatées et recomposées ou à de brefs échanges numériques.

La démocratie a été réduite, mise en parenthèse sine die. Les nouveaux élus d’un premier tour surréaliste sont dans un entre-deux malsains qui doit être réglé au plus vite après le 11 mai. Leur légitimité est sans discussion et les Conseils municipaux d’installation doivent pouvoir se réunir au plus vite. Pour ceux qui sont entre deux tours, il est urgent de statuer et de ne pas laisser la confusion s’installer.

Alors que pendant des semaines durant lesquelles le virus gagnait des régions parmi les plus aisées d’Europe (Lombardie, Vénétie), on continuait à pratiquer au niveau national, politique autant que médiatique, la « pensée magique » : la France ne sera pas touchée. Il a fallu tardivement courir après le temps et « griller » les étapes démocratiques pour imposer un confinement strict.

L'économie, la vie sociale et culturelle ont été mises à terre parce qu’il n’y avait pas d'autres choix. L'absence de tests et de masques, l’insuffisance des moyens de réanimation nous y ont poussés naturellement… comme s’il était plus simple de confiner un pays entier plutôt que de mettre en place rapidement la réponse que d’autres pays ont su développer.

Alors les communes ont commencé à recevoir des décrets, des arrêtés préfectoraux par dizaines concernant le confinement et la gestion de la pandémie. Par contre, aucun élément sur la pandémie elle-même. Cela ne regardait pas les autorités locales ; c’est une compétence de l’Etat régalien ! Au mieux les hôpitaux et les médecins locaux échangeaient en off avec les maires. En résumé, l’intendance suivra …

Les territoires ? Le dernier recours

Et elle a suivi … avec plus ou moins de bonheur et de facilité, d’autorité et de contrainte. Les élus et les services ont suivi malgré le nombre important de cas de Covid déclarés parmi eux. Ils ont aidé et encadré le quotidien en surveillant les commerces alimentaires, en se battant pour maintenir sous condition les marchés, en organisant la veille des ainés, en accueillant les enfants des soignants dans les écoles, en soutenant si possible les médecins généralistes envoyés en première ligne comme l’infanterie de 1914 avec ses pantalons rouge garance, voire en aidant financièrement des aménagements dans les hôpitaux pour faire face à la crise.

Certains maires se sont lancés dans la recherche de masques complémentaires pour les soignants et pour les services au public ouverts. Puis dès que le Chef de l’Etat et le Premier ministre ont parlé de dé-confinement, ils en ont cherché pour la population. Avant d’apprendre que la Grande distribution était autorisée à en vendre massivement …

Alors si les services publics locaux ont été maintenus, si la communication dans un flot de rumeurs et de surinformation est restée continue, l’Etat de son côté interdisait les marchés, les balades en montagne ou sur les plages. Mais outre la gendarmerie et la police nationale, c’est encore aux maires avec leur pouvoir de police, de faire appliquer ces décisions lointaines. Et si des maires souhaitaient aller trop loin, protéger leurs concitoyens en leur demandant de porter des masques, et bien le Conseil d’Etat cassait ces arrêtés municipaux comme celui de Seaux.

Enfin les communes et les intercommunalités ont régulièrement fait le choix de suspendre, voire d’annuler les loyers pour les entreprises et les associations ; elles ont aussi cherché à compléter les aides financières aux entreprises, PME, TPE et indépendants… Mais elles n’ont pas eu le droit de le faire en dehors du cadre fixé par l’Etat même si celui-ci laissait passer beaucoup de cas.

Et le dé-confinement … et bien ce sont les maires qui l’organisent, vont le gérer, le contrôler avec l’épée de Damoclès de leur responsabilité pénale !

Le retour des territoires face aux modèles métropolitains

Les territoires ont été des lieux d’accueil et de protection, des refuges. Ceux qui avaient la chance d’avoir une résidence secondaire sont arrivés le 17 mars et une deuxième vague non moins massive pour les « vacances » … Peut-on alors encore penser que les grandes villes, les métropoles globalisées, soient encore le meilleur des modèles d’aménagement du territoire ? Que ces cités monde, incroyablement denses et polluantes, concentrant les productions et les services, centralisant les axes de communications, soient encore le modèle que la France doive continuer à poursuivre avec la persévérance inconsciente d’une vision idéologique dont elle fait preuve depuis 30 ou 40 ans ?

Il en va de même pour le regard que nous pouvons porter sur notre système national de formation et de sélection des élites (ENA, EHESP, etc.). Le choix a été de privilégier les profils de gestionnaires. Si cela explique largement les difficultés quotidiennes avec une surproduction de règles, de normes, de contraintes, c’est également un problème d’efficacité en période de crise où les indicateurs sont instables voire absents. Pour décider et trancher, il faut vouloir agir avec un objectif déterminé. Il faut une force de caractère mais aussi une bienveillance, une confiance en l’autre qui ont manquées dans les hautes sphères de l’Etat.

Alors que survient le déconfinement, nous pouvons dire que jusqu’à présent les territoires ont tenu. C’est là le meilleur des plaidoyers pour accentuer encore la décentralisation et raviver l’autonomie territoriale. Et ce d’autant que cette méthode du confinement strict, calée sur « l’expérience chinoise » d’une partie de l’Europe du Sud a pris une forme particulièrement centralisée et autoritaire en France. Cela interroge sur la capacité de notre organisation étatique à s’autoréguler, sur la capacité des contre-pouvoirs (mis à part le Sénat) à équilibrer les décisions prisent « d’en haut ».

Pour autant, nous ne pouvons renier un certain aveuglement national, issu de notre regard autocentré. Nous cherchons des boucs émissaires et certains accusent encore l’Europe et ses « technocrates » habituellement trop présents mais là trop… absents. Pourtant, la Banque Centrale Européenne et la Commission ont répondu présentes et permis les prêts aux entreprises françaises, assoupli les critères de Maastricht. D’autres pointent les pays du Nord de l’Europe qui au Conseil auraient été égoïstes … Rappelons qu’il y a, à ce jour, 3,5 fois plus de morts en France qu’en Allemagne, avec une population pourtant plus nombreuse et plus âgée outre-Rhin ...

10/05/2020 - Toute reproduction interdite


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De GlobalGeoNews GGN