Analyses | 9 juin 2020

La coupe du monde 2022 attribuée au Qatar aura-t-elle lieu ?

De Jean-Pierre Marongiu
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La cour de justice américaine a remis en cause l'attribution de l'organisation de la Coupe du Monde 2022 au Qatar. Un carton rouge a déjà renvoyé deux des protagonistes sur le banc de touche, Sepp Blatter et Michel Platini, respectivement président de la FIFA et de l'UEFA

                                                                        L'analyse de Jean-Pierre Marongiu

La pandémie mondiale a eu pour effet de geler, puis de reporter les compétitions nationales et internationales de foot. Ainsi, l'Euro 2020 se déroulera en 2021, venant percuter de plein fouet les qualifications pour la coupe du monde 2022. D'autant que celle-ci devant, pour des raisons climatiques, se dérouler en hiver, cela va occasionner une pause dans les championnats nationaux. Les compétiteurs vont donc devoir changer de logiciel mental et physique en milieu de saison.

Les footballeurs perçoivent leur salaire des clubs avec lesquels ils sont contractés. La motivation d'évoluer pour une équipe nationale est liée à une certaine idée du patriotisme, notion dont ils font totalement abstraction en club en défendant les couleurs de pays divers. Partageant victoires et défaites avec des coéquipiers qui deviennent durant la coupe du monde leurs adversaires, ils sont sujets à des accès fréquents de schizophrénie sportive. On a déjà noté la disparité de patriotisme de certaines nations dont les représentants deviennent soudainement peu performants en clubs les années de coupe du monde, de coupe d'Europe voire de coupe d'Afrique des nations.  Sur le plan physique, la surdité rythmique est une affliction des sportifs de haut niveau, presque aussi grande que la dissociation mentale.

Une coupe du monde en hiver va affecter non seulement le rythme des compétitions nationales, mais aura également un impact énorme sur les blessures des footballeurs avant et après les compétitions. Les statistiques concernant la coupe d'Afrique des nations, qui se déroule tous les 2 ans sont édifiants pour les présidents et les entraîneurs de clubs qui préfèrent se passer de leurs joueurs africains toute la saison.

Dans le cas d'une coupe du monde se jouant en Hiver, les compétiteurs vaincus, (une coupe d'un monde c'est 11 vainqueurs pour 352 voire 528 battus) manquant de rythme et de motivation, vont être sujets à des risques de blessures anormalement accrus. Par ailleurs, la fatigue morale et physique va également fausser les résultats des ligues nationales au détriment des clubs et des supporters.

La saison 2019-2020 n'ayant pas été conduite à son terme en raison de la pandémie Covid-19, les droits de retransmissions n'ont pas été versés. Ce manque à gagner a conduit nombre de clubs de football européens au bord du dépôt de bilan. La plupart des clubs en difficulté ont dû emprunter sur plusieurs années pour continuer d'exister, une nouvelle pause en 2022 ne sera tout simplement pas envisageable.

Éthique

Il ne fait aucun doute que l'éthique n'a pas eu droit de cité lors de cette très controversée attribution de l'évènement sportif le plus regardé au monde. Comment peut-on expliquer à un jeune garçon aux genoux égratignés et les yeux pleins d'étoiles, que l'argent peut tout acheter : un joueur, un match, une compétition ? Quelles sont les valeurs humanitaires qui demeurent dans une société où la confiance envers les politiques n'existe plus, où l'équité sociale n'est qu'un mythe ancien, si ce n'est l'Idéal sportif ?

Les condamnations spectaculaires des cas de dopages, de corruption d'arbitres, de violences dont s'est gargarisée l'instance supérieure du football international n'auront-elles été qu'un leurre ?

Une décision de la justice d'un pays majeur va trancher avant le début d'une compétition internationale entachée de corruption, il n'est pas imaginable que la FIFA n'en tienne pas compte.

Les enjeux géopolitiques et l'impact du Covid-19

Immédiatement après l'attribution de la CM 2022 au Qatar et la première sidération passée, les observateurs internationaux ont cherché à comprendre comment une machine aussi bien huilée que la FIFA avait pu ainsi se gripper. Dans les coulisses du football, la naïveté n'existe pas, les USA devaient être désignés comme organisateurs et avaient pour l'occasion mandaté le très populaire et charismatique ex-président des États-Unis, Bill Clinton afin de défendre le dossier.

En 2013, l'Amérique qui ferraille avec l'Iran ne peut se permettre un revers diplomatique. Avec la nomination du Qatar, c'est un camouflet international qui est infligé à la politique internationale de Washington. Et ce genre d'humiliation, la justice américaine ne l'absout jamais.  De fait, dans les mois qui suivirent, la justice américaine a accusé le Qatar d'avoir corrompu des membres du comité exécutif de la FIFA en échange de leur vote, mettant ainsi publiquement la pression sur Doha. Une stratégie de guerre s'est dès lors mise en place avec FIFA comme première cible.  Entre autres intervenants, le Fifagate a raison de Sepp Blatter et le Qatargate de Michel Platini. L'objectif des juges américains est clair : récupérer la Coupe du monde 2022.

L'avènement de Donald Trump en 2016 sera un facteur accélérateur de la motivation américaine, le pensionnaire actuel de la Maison Blanche rêvant de réussir là où son prédécesseur a subi un affront.

Les tensions américano-iraniennes vont également peser sur la décision de la FIFA. L'affaiblissement du pouvoir iranien sous les assauts conjoints du coronavirus, des sanctions économiques et de l'élimination d'un de ses plus puissants chefs de guerre, le général Qassem Souleimani, va inévitablement avoir un effet sur le soutien iranien au Qatar. Le blocus auquel est soumis le Qatar depuis 2016, de la part de l'Arabie Saoudite et ses alliés ne peut par ailleurs être desserré que par des échanges commerciaux avec l'Iran et la Turquie. Les deux seuls soutiens du Qatar se trouvant aux prises à des difficultés sanitaires et structurelles seront peu enclins à une partie de bras de fer internationale pour l'organisation d'une compétition de football.

Le ballon est désormais au centre du terrain.  C'est à la FIFA d'engager.

Sepp Blatter, Michel Platini, Mohamed Bin Hammam, Chuck Blazer et bien d'autres, se sont mis à table pour éviter la prison. Les deux premiers réclamant carrément le retrait de la coupe du monde au Qatar. La justice américaine, après des années d'enquête, ne désarme pas et vient de publier un rapport de 70 pages accusant la Russie et le Qatar d'avoir acheté des voix pour l'attribution des Coupes du monde.

En Suisse, le président de la FIFA, Gianni Infantino, va devoir trancher dans le vif en dépit de sa proximité avec le Qatar. Il vient de se faire épingler par une commission de contrôle pour s'être servi d'un jet privé pour ses déplacements aux frais de l'émirat. D'autant que ses relations interlopes avec la justice suisse et notamment le procureur général Micael Lauber s'étalent désormais sous les projecteurs médiatiques. Sa marge de manœuvre est réduite au point de lui offrir une seule porte de sortie honorable : négocier avec la justice américaine et remettre en cause le Mondial qatari.

Si l'hypothèse d'une annulation pure et simple de la coupe du monde 2022 n'était pas retenue où pourrait-elle se tenir ?

Une décision qui n'est pas inenvisageable - et actuellement celle qui aurait la faveur des instances internationales - serait l'annulation pure et simple de l'édition 2022 Doha.  Avec l'organisation conjointe en 2023 d'un super trophée mettant aux prises les champions d'Europe, d'Amérique du Sud, d'Afrique, d'Asie et de la Concacaf qui se déroulerait aux États-Unis ?

Depuis sa création, la coupe du monde de football n'a toutefois été annulée qu'en une seule occasion, durant la deuxième guerre mondiale. Si la FIFA, pour des raisons économiques décidait néanmoins de la maintenir en 2022, les États-Unis bien que désignés pour l'organisation de l'édition 2026 avec le Canada et le Mexique seraient évidement sur les rangs. L'Allemagne a aussi fait connaître sa volonté d'être un hôte de remplacement en cas de retrait du Qatar.

L'Arabie Saoudite pourrait également tirer son épingle du jeu en faisant valoir que sa nomination aurait pour conséquence de ne pas priver le Moyen-Orient de l'organisation de sa première coupe du monde. Cela étant, si l'annulation de l'attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar doit être considérée comme une sanction administrative, la nomination de l'Arabie Saoudite en remplacement pourrait être vue comme un durcissement de cette sanction, voire comme une double peine.

Dans ces conditions, on peine à imaginer comment la coupe de monde pourra se tenir au Qatar.

 

10/06/2020 - Toute reproduction interdite


Le Cheikh Joaan bin Hamad Al Thani remet le Ballon d'or à Mohamed Salah de Liverpool sous le regard de Gianni Infantino, président de la FIFA à Doha, le 21 décembre 2019
Ibraheem Al Omari/Reuters
De Jean-Pierre Marongiu

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