Les récents affrontements entre bandes qui se sont déroulés à Dijon la semaine dernière ont mis en lumière la violence qui règne au sein d’une partie de la communauté Tchétchène. Quelles sont les spécificités et le mode de fonctionnement de cette minorité en France et dans le monde ? Nous avons posé la question à Viatcheslav Avioutskii, docteur en géopolitique et spécialiste du monde russe, également auteur de deux ouvrages sur la Tchétchénie*.

                                                                        Entretien conduit par Peggy Porquet

GGN : Pourquoi le recensement des ressortissants tchétchènes en France est-il si imprécis ?

Viatcheslav Avioutskii : En France, le recensement ethnique n’est pas autorisé. Parmi les ressortissants tchétchènes, il y a tous les cas de figure : il y a des demandeurs d’asile en attente de la décision de l’administration. Il y a des familles arrivées dans les années 90-2000 et qui ont obtenu la nationalité française. Il a aussi des personnes issues d’une deuxième génération résidant en France. Pour toutes ces raisons, il est compliqué d’établir le nombre précis de ressortissants de cette communauté en France. Pour toute l’Europe de l’Ouest, pour la France, la Belgique et l’Allemagne, j’avancerai un chiffre de 30 à 40 000.

GGN : Pourquoi les enquêteurs peinent-ils à clarifier le fonctionnement de la communauté tchétchène de France ?

Viatcheslav Avioutskii : C’est très simple. Les ressortissants tchétchènes utilisent leur langue natale, bien que la plupart sont supposés être russophones. Au fil des deux guerres de Tchétchénie, la présence russe a été beaucoup moins forte, c’est pour cette raison qu’il y a des ressortissants qui ne parlent pas le russe et c’est cela qui pose problème. Je crois que la langue tchétchène est enseignée à l’Institut National des Langues et des Civilisations Orientales, mais si je ne me trompe pas, c’est une langue optionnelle avec de très petits groupes de curieux souhaitant apprendre. Et même si ces personnes étudient cette langue optionnelle, elles ne sont pas opérationnelles pour pouvoir la parler. Les recrutements parmi les membres de cette communauté sont très difficiles. Il y a donc plusieurs raisons qui expliquent pourquoi on la connaît mal, quel que soit le lieu de sa présence.

GGN : Comment expliquer la forte solidarité de la communauté Tchétchène ?

Viatcheslav Avioutskii : C’est un phénomène qui s’explique par son caractère traditionnel. Il faut rappeler le contexte. La région d’origine des Tchétchènes se situe dans le Caucase. C’est une région fortement montagneuse, ce qui explique pourquoi les communautés se concentrent sur de tous petits espaces dans les vallées près des fleuves et souvent éloignées les unes des autres. Ce peuple a une structure sociale, ethnique et culturelle très particulière. La société tchétchène a une structure clanique. Les clans, appelés les Teip, sont un peu plus d’une centaine. Chaque clan a une taille différente. Il y a des Teip comptant quelques milliers de personnes et d’autres des dizaines de milliers. Chaque clan comprend un chef, un fondateur mythique, qui a donné le nom à ce clan. Ensuite il y a un territoire considéré comme appartenant à ce clan qui y organise son économie. Et puis il y a un élément très important, le cimetière où les membres du clan sont enterrés, même si les décès se sont produits très loin du territoire. Cette structure très spécifique est caractérisée par le doit coutumier, prévalant souvent sur le droit. Il faut revenir aux XVIIIe et XIXe siècles. Dans ce droit coutumier, il y a toute une série de règles définissant l’éducation, le mariage, les relations économiques et les sanctions à l’encontre des membres de la communauté s’écartant du droit chemin. La langue tchétchène appartient enfin au groupe de langues caucasiques et il arrive que des membres de deux clans de ce groupe ne se comprennent pas. Il faut dire aussi que les membres d’un clan, même s’ils sont géographiquement dispersés, entretiennent de très fortes relations. Sur le plan académique, le clan peut être défini comme la famille élargie dans laquelle on incorpore les proches parents, les cousins, mais aussi des personnes beaucoup plus éloignées. Tous se connaissent et maintiennent d’étroites relations, ce qui explique une forte réactivité.

GGN : Quels sont les liens historiques des Tchétchènes avec l’islamisme ?

Viatcheslav Avioutskii : C’est une histoire assez ancienne qui remonte au XIXe siècle. Elle correspond à la guerre du Caucase, lorsque l’armée russe a commencé à investir le nord de la région contrôlée par les Tchétchènes, des Avars et des Circassiens. À un moment, pour mobiliser les Tchétchènes et les Avars, un leader local, l’iman Chamil, s’est soulevé contre les Russes et a proclamé l’émirat du Caucase. Puis il a lancé le jihad contre les Russes. Cette proclamation a permis de dépasser les divergences ethniques. Cette guerre a longtemps perduré et la tradition de l’islam militant n’a pas disparu. Avant 1991, date de la proclamation de l’indépendance de la Tchétchénie, le pays avait un statut de république autonome, faisant partie intégrante de la Fédération de Russie, qui elle-même faisait partie de l’Union Soviétique. Lorsque cette dernière a disparu, la petite Tchétchénie, qui comptait 1 million d’habitants, a profité de ce chaos pour proclamer son indépendance. Pour résumer, les Russes n’arrivent pas à contrôler ce territoire à cette époque. Le général Djokhar Doudaev a appelé la population, la communauté islamique et les monarchies du Golfe à se mobiliser. Cette affaire a duré tout au long des années 90 et au sein de la société il existe encore deux visions. Celle de la future nation tchétchène proche de celle des nations occidentales avec la langue et la communauté de destins. Cette tendance rallie la branche modérée des indépendantistes. L’autre vision rassemble une aile beaucoup plus radicale qui mobilise le discours islamique. A la fin des années 90 pendant les deux guerres de Tchétchénie, les Tchétchènes n’étaient assez nombreux, ils manquaient de ressources financières, militaires et d’experts en combats tactiques. Ils ont pris contact avec des groupes composés d’« électrons libres », les Moudjahidines arabes partis combattre en Afghanistan dans les années 80 et qui ont ensuite participé

à tout un tas de conflits. On retrouve ces Moudjahidines impliqués dans les deux guerres de Tchétchénie. Ils ont amené leur vision wahhabite de l’islam, très conservatrice. Une partie des résistants Tchétchènes partage cette vision. Les membres de cette guérilla ont mobilisé des combattants arabes venant de plusieurs pays : la Jordanie, l’Arabie saoudite ou encore l’Egypte. Vers 2001-2002, lorsque la deuxième guerre de Tchétchénie s’est achevée par une victoire militaire russe, une partie des indépendantistes Tchétchènes a décidé de passer du côté des Russes. L’autre partie, « islamiste », a continué le combat et s’est exilée dans plusieurs pays, dont la Turquie. Ces combattants ont acquis une expérience assez importante. Lorsque Daesh a émergé sur le théâtre syro-iraquien, ces personnes-là y ont afflué. On ne sait pas s’il s’agit de plusieurs dizaines ou centaines de combattants. Toutefois, ce ne sont pas des

Tchétchènes résidant en France qui sont partis combattre en Syrie ou en Iraq. Il ne faut pas impliquer toute la communauté tchétchène dans ces actions. Il s’agit d’une minorité qui s’est radicalisée en ayant très longtemps participé au conflit dans le Caucase et qui s’est peut-être réfugiée dans la partie sud de la région ou des pays voisins.

*La Tchétchénie (ed. Que sais-je) et Géopolitique du Causase (ed. Armand Colin)

17/06/2020 - Toute reproduction interdite


Des séparatistes pro-russes du bataillon tchétchène "Death" marchent lors d'un exercice d'entraînement dans le territoire contrôlé par la République populaire autoproclamée de Donetsk, à l'est de l'Ukraine, le 8 décembre 2014.
Maxim Shemetov/Reuters
De Peggy Porquet