Ce n’est pas le moindre des paradoxes : privée de son public pour cause de crise sanitaire depuis un an, la Comédie-Française n’a jamais eu un public aussi nombreux ! Alors que bien des théâtres luttent pour leur survie, la maison de Molière a décidé de se réinventer. Sous la houlette de son administrateur général, Éric Ruf, les comédiens de la troupe ont accepté de tenter une expérience nouvelle : se rapprocher du public en proposant chaque jour des rendez-vous sur Internet. En attendant le prochain lever de rideau, Florence Viala, sociétaire à la Comédie-Francaise, nous raconte cette année pas comme les autres. 

Par Stéphanie Cabanne. 

Florence Viala a partagé avec ses camarades de la troupe l’effet de sidération qui a suivi l’annonce du premier confinement : une plongée presque immédiate dans un champ inconnu, loin des repères traditionnels des comédiens, travail sur leur rôle, répétitions et mécanique d’attente jusqu’à la représentation. Quand est née l’idée de maintenir le lien d’immédiateté et de rencontre en direct inhérente à la vie théâtrale, elle a accepté de jouer le jeu comme les autres acteurs. L’institution ne s’est donc pas contentée de mettre en ligne des captations. Elle a décidé de donner un rendez-quotidien aux internautes, sous la forme d’une web TV, La Comédie continue !

Malgré une forme de réticence à devenir des « comédiens virtuels », tous ont accepté ce nouveau défi. Avec humilité et profondeur, ils ont répondu aux questions des spectateurs sur leur métier, proposé de textes de leur choix, accepté d’être filmés pendant les répétitions. La réaction du public les a rapidement encouragés : « J’ai fait partie de ceux qui ont tâtonné avec la technique au début ! Sur le moment, on ne se rendait pas compte mais rapidement, les gens nous ont écrit ou nous ont parlé dans la rue... Et on a réalisé que ça permettait à beaucoup de tenir durant cette période difficile. On n’avait pas soupçonné que ça allait intéresser autant les gens. » confie Françoise Viala

Et de fait, les chiffres impressionnent ! Durant le premier confinement, 12 000 personnes se connectées chaque jour. Au total, huit millions d’internautes se sont fidélisés , 20% d’entre eux depuis l’étranger et 40% depuis la province. Depuis la nouvelle mouture, Comédie d’automne, mise en place en novembre, ils sont passés à deux millions. Aujourd’hui encore, 15 000 personnes suivent chaque soir les comédiens qui se relaient pour la lecture marathon de la Recherche du Temps perdu.

Les effets positifs de la crise

Il y a donc, un aspect « positif » à la fermeture de la salle. Beaucoup de personnes éloignées géographiquement ou étrangères au monde du théâtrense sont connectées et sont devenues des habituées. Parmi elles, beaucoup ne sont jamais allées à la Comédie-Française. Il faut espérer que l’habitude de regarder du théâtre dans son salon poussera nombre d’entre eux à se rendre dans les salles.

Les prises de parole en ligne auxquelles se sont livrées les comédiens les ont aussi révélés les uns aux autres : « Nous nous connaissons depuis 25 ans et pourtant nous avons été surpris de certaines découvertes ! J’ai été étonnée d’entendre la comédienne Elsa Lepoivre raconter qu’elle adorait apprendre son texte, alors que c’est le moment que je déteste ! Mon plaisir d’actrice réside beaucoup dans les répétitions. Je suis comme une anthropologue ou une détective qui aime questionner ses personnages. Ce travail là, on le fait en amont, seul chez soi. On n’avait pas l’habitude d’en parler. » observe Françoise Viala.

Les pires périodes permettent quelquefois à des créations artistiques de voir le jour. Les réalisateurs Christophe Honoré et Arnaud Desplechin, tous deux metteurs en scène du Côté de Guermantes et de la fresque Angels in America en ont finalement fait des films. Florence Viala a eu la chance d’être associée aux deux projets : « Ces réalisations destinées à la télévision sont devenues des œuvres d’art à part entière. Elles ont tellement plu aux distributeurs qu’elles vont tourner dans des festivals de cinéma. On peut remercier cette période pour ça, pour moi ce sont les deux choses les plus extraordinaires qui soient arrivées. »

Il y le revers de la médaille, bien-sûr, avec l’épuisement de ne jamais rencontrer le public, de parler seul devant une web cam, de subir un « stop and go » comme de nombreux salariés. Pour les comédiens, les choses se vivent néanmoins d’une manière particulière. Françoise Viala confie : « Nous répétions la Cerisaie de Tchekov et, même si nous savions que nous ne jouerions pas à la date prévue du 22 avril, il y a quelque-chose qui se met en place quand on travaille, comme une horloge biologique. Nous avons dû arrêter soudainement, vendredi soir, parce qu’il y a plusieurs cas de Covid dans l’équipe technique. On s’est retrouvés arrêtés en plein vol, comme terrassés. Après ce processus qui s’était enclenché, la redescente est sévère. »

Nul ne peut dire encore quand reprendra la programmation ni ce que l’épreuve traversée laissera comme empreinte. Le public aura peut-être envie de choses légères, d’éclats de rire. Il se peut aussi qu’à l’instar de la comédienne, certains aient envie que les émotions accumulées trouvent une catharsis dans des drames plus profonds.

En tout cas, personne à la Comédie-Francaise n’envisage d’interrompre le lien tissé avec le public : « C’est le questionnement actuel. La présence numérique demande beaucoup de temps et notre métier reste avant tout le spectacle vivant. Mais nous sommes tous d’accord pour dire qu’il faut continuer. À nous de trouver comment faire. On peut imaginer des petits reportages sur les créations en cours, des débats, peut-être des lectures... » constate Florence Viala

À l’instar de ses compagnons de scène, la comédienne n’oublie pas que sa place est sur la scène. Mais elle ressent comme eux la fierté d’avoir continué malgré tout. Et demain, la Comédie continuera !

24/03/2021 - Toute reproduction interdite


Florence Viala dans le rôle titre de « La Locandiera » de Goldoni, donnée en 2018-2019 à la Comédie-Francaise.
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De Stéphanie Cabanne