Le Parlement français vient de voter une loi sur la maltraitance animale, qui interdit notamment la détention et l’exhibition d’animaux sauvages. C'est le dernier épisode en date d'un rapport aux espèces exotiques qui marque toute l'histoire de l'humanité. Le changement de regard sur ce monde animal reflète l'évolution de nos sociétés.

Par Stéphanie Cabanne

Importés dans l’empire romain pour les jeux du cirque, exhibés en triomphe : fauves, crocodiles ou éléphants ornaient les monnaies antiques, et c’est sous cette forme que leur image fut transmise au Moyen Âge. Il fallut sans doute attendre Charlemagne pour qu’un souverain occidental pût exhiber un de ces « prodiges singuliers » : un éléphant offert à l’empereur par le calife abbasside Haroun al-Rashid. L’animal fut le premier d’une longue série de pachydermes envoyés comme cadeaux diplomatiques pendant des siècles. Les Portugais, forts de leur domination sur le commerce maritime au XVIe siècle, en amenèrent plus d’une douzaine. Parmi eux, le célèbre Suleyman, dont la reine Catherine fit cadeau à Maximilien II. L’animal parcourut « à pattes » le chemin de Lisbonne jusqu'à Vienne, où il mourut un an après son arrivée, en 1558.

Particulièrement prestigieuses depuis que Jules César en avait ramené une de Tunisie, les girafes étaient connues en Italie depuis le XIIIe siècle. L’Égypte les utilisait pour servir ses liens diplomatiques. Bien avant que Mehemet Ali en envoyât une au roi de France Charles X, en 1826, Laurent le Magnifique en avait reçu une du sultan mamelouk Qaitbay en 1486. Admirées pour leur beauté, appréciées pour la douceur de leur caractère, les girafes frappaient les esprits des contemporains.

Celui qui possédait un animal rare, acheminé de l’autre bout de la terre dans les cales des navires marchands, pouvait faire montre de sa puissance. Longtemps réservés aux souverains, ces animaux se distinguaient des autres par leur absence d’« utilité », et figuraient dans les collections aux côtés des objets précieux, entre les porcelaines de Chine, les perles d’Amérique du Sud et les coquillages.

S’ils ont longtemps témoigné de la volonté de connaître et de dominer le monde, certains furent exploités à des fins commerciales. Signe des temps, le XVIIIe siècle vit se développer les exhibitions dans les foires avec vente de billets et de produits dérivés. Ces mises en scène s’accompagnaient souvent d’un processus d’« humanisation » propre à troubler les consciences : singes vêtus comme des humains et ours dansant semblaient tendre un miroir aux spectateurs.

La femelle rhinocéros Clara, capturée en Inde à l’âge de quelques mois, fut montrée à travers l’Europe par le capitaine de la Compagnie des Indes orientales. Peu farouche, elle buvait de la bière et du vin, et inhalait sans broncher le tabac qu’on lui soufflait dans les narines. Son passage à Paris en 1749 lança une véritable « rhinomania » qui dura une quinzaine d’années.

Versailles, fer de lance d’une sensibilité nouvelle

Cette exploitation d’animaux exotiques révèle l’orgueil et la cupidité des hommes, mais elle reposait aussi alors sur une conception différente de ces espèces. Les textes des Anciens, comme Pline dans son Histoire naturelle, ne présentaient-ils pas certains animaux comme « inutiles » et dépourvus d’intelligence ? C’était le cas de la girafe et de l’autruche par exemple, au motif que cette dernière ne vole pas malgré ses ailes.

Il fallut attendre les observations des premiers naturalistes pour corriger cette vision, et le mouvement partit de Versailles, où le jeune Louis XIV avait fait installer une ménagerie dès 1683. Comme tous les souverains qui en avaient possédé une avant lui, de François Ier à Ivan le Terrible, il voulait affirmer son prestige, mais aussi le désir de connaître et de maîtriser l’ordonnancement du monde. Seules les espèces « pacifiques » y étaient conservées, avec une place particulière accordée aux volatiles : grues, flamands roses, autruches, au port et au plumage « royaux »...

Collectés aux quatre coins de la terre, l’espérance de vie des animaux était courte - pour ceux qui avaient survécu au stress du voyage - car souvent ils ne parvenaient pas à s’adapter au climat.

Néanmoins, leur présence permit une observation directe de leur vivant, puis leur dissection après leur mort. Les naturalistes de l’académie des Sciences purent ainsi combattre certaines idées fausses héritées de l’Antiquité : le célèbre Claude Perrault (frère de l’écrivain Charles), fervent adepte de l’observation directe, put ainsi démentir le fait que les autruches digéreraient les pierres et le métal, ou que les caméléons se nourriraient d’air...

Le côtoiement quotidien de tant d’animaux à la Cour permit de battre en brèche la vision machiniste de Descartes, qui les comparait à des « mécanismes d’horlogerie ». Plusieurs scientifiques tentèrent même d’imposer l’idée que les animaux, dotés de sensibilité et d’une forme de langage, possèderaient une âme.

« Pardonne, o jeune prisonnière ! » : exhibée dans les rues de Paris, la girafe de Charles X inspira une certaine pitié et fut l’objet d’un long poème où l’auteur anonyme la comparait au peuple grec asservi. Mais la révolution industrielle du XIXe siècle balaya ces considérations humanistes. Le goût de l’exotisme et du divertissement, relayé au XXe siècle par le consumérisme généralisé, fit peu de cas du sort des animaux sauvages. Ils continuèrent d’être capturés et utilisés dans les parcs d’attractions, les cirques, les delphinariums et autres spectacles télévisés.

Mais ce qui nous acceptions hier semble être de moins en moins tolérable aujourd’hui. Signe de temps nouveaux ? C'est l’amorce, peut-être, d’un changement salutaire pour ces animaux lointains que nous aurions voulu faire nôtres.

08/12/2021 - Toute reproduction interdite


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De Stéphanie Cabanne