L’espionnage des firmes européennes par la NSA, la CIA et leurs alliés. Analyse de Maxime Chaix 

Le 29 juin 2015 disparaissait Charles Pasqua. Deux décennies plus tôt, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, il avait ordonné l’expulsion de « cinq agents, dont quatre diplomates » américains accusés d’espionnage économique et technologique pour le compte de la CIA. Hasard de l’Histoire, le jour de son décès, Wikileaks dévoila l’étendue de la surveillance des entreprises françaises par la NSA. À partir de 2002, la « quasi-totalité » des firmes du CAC 40 aurait pu avoir été ciblée par cette agence qui était, en 2013, le seul bras armé du Pentagone pouvant obtenir des rallonges budgétaires illimitées.

Alors que Donald Trump bouscule les relations transatlantiques, et qu’il impose l’« America First » au cœur de sa politique étrangère, il est indispensable de rappeler les risques d’espionnage des entreprises européennes par notre « ami américain ». Journaliste d’investigation spécialisé dans la surveillance, le renseignement et le respect de la vie privée, Jean-Marc Manach explique que « l’espionnage des télécommunications par les États-Unis est essentiellement le fait de la NSA, voire de la CIA. Sont ciblés les secteurs les plus stratégiques, tant d’un point de vue économique (pour soutenir les poids lourds), que d’un point de vue technologique (pour soutenir la R&D locale), mais il est utile de préciser que ce n’est pas l’apanage des seuls services américains. Quant aux méthodes utilisées, si la NSA peut surveiller des télécommunications (téléphone, internet...) – voire installer des logiciels espions –, la CIA peut, en plus, espionner physiquement, voire tenter de recruter et de retourner des insiders. »

Il nuance toutefois le caractère potentiellement généralisé de l’espionnage des grandes firmes européennes par les États-Unis. Selon lui, « il peut arriver que la NSA ou la CIA cherchent à soutenir les entreprises américaines, et qu’elles mettent donc sous surveillance telle ou telle société – européenne ou non –, notamment pour vérifier qu’elle ne chercherait pas à corrompre des officiels, ce qui permettrait à Washington de faire pression sur les autorités du pays en question afin que le marché soit remporté par une (ou des) entreprise(s) américaine(s). C’est de cette manière que, dans les années 1990, Airbus et Alcatel-Thomson ont perdu des contrats. » Il précise alors que « l’espionnage peut aussi ne pas être économique, mais technologique. Par exemple, la NSA aurait piraté Gemalto pour pouvoir dérober des clés de chiffrement, afin de mieux pouvoir surveiller les communications cellulaires. Donc, effectivement, des firmes européennes œuvrant dans des secteurs perçus comme “stratégiques” peuvent être surveillées mais, encore une fois, pas uniquement par les seuls services américains. L’opinion publique s’est focalisée sur ces derniers du fait des révélations Snowden. Or, ils ne sont pas les seuls à pratiquer l’espionnage économique – loin s’en faut ! » En effet, il s’avère notamment que les services français sont particulièrement actifs dans ce domaine. L’existence de « Babar », un logiciel malveillant de la DGSE, en est une bonne illustration. Comme l’indique un document divulgué par Wikileaks, le PDG allemand d’une entreprise de satellites décrivit même la France comme l’« Empire du Mal » en termes d’espionnage de ses concurrents européens – une accusation pour le moins ironique au vu des méthodes hautement critiquables du BND, qui ont mis Angela Merkel en difficulté depuis 2015.

Sachant que nombre de leurs méthodes, outils et opérations ont fuité dans la presse, la NSA et la CIA sont logiquement perçues comme les acteurs les plus agressifs en matière de surveillance au sens large. Or, s’ils sont les mieux dotés – avec un budget total de 14,7 milliards de dollars pour la CIA en 2013, et de 10,8 milliards pour la NSA cette même année –, ils sont loin d’être les seuls services qui espionnent leurs propres alliés, dans un contexte de guerre économique globale où prévaut la règle du « pas vu, pas pris ». Les moyens technologiques, budgétaires et humains de la NSA et de la CIA restent malgré tout nettement supérieurs, ces deux agences comptant plus de 100 000 salariés en 2013.

24/04/2018 - Toute reproduction interdite.


Le logo de la National Security Agency (NSA) est affiché sur un écran d'ordinateur à l'intérieur du Threat Operations Center de la NSA à Fort Meade, Maryland.
De Maxime Chaix