La NSA utilise des alliés européens pour espionner...des firmes européennes. Analyse de Maxime Chaix 

En effet, il s’avère que leurs propres services secrets favorisent l’espionnage des firmes du Vieux continent par leurs alliés américains. Comme nous l’explique Jean-Marc Manach, « les révélations de Snowden ont permis de découvrir que le GCHQ britannique avait surveillé puis piraté [, avec l’aide de la NSA,] des administrateurs système de Belgacom, prestataire de télécommunications de nombreuses instances européennes, afin de pouvoir plus facilement surveiller ces dernières. » La Grande-Bretagne étant intégrée au système des « Five Eyes » de la NSA, cette opération anglo-américaine n’est finalement pas surprenante. Or, qu’en est-il des autres puissances européennes ne faisant pas partie de ce réseau « ECHELON » chapeauté par les États-Unis ?

À partir du 11-Septembre, des alliances ultrasecrètes se sont nouées entre la NSA et 36 pays dits « du troisième cercle », comme la France et l’Allemagne. L’intérêt stratégique, pour Washington, était d’imposer à ses alliés une situation de dépendance technologique, tout en démultipliant les capacités d’espionnage de la NSA à travers l’utilisation des ressources de ses partenaires. Ce processus est toutefois méconnu des autorités politiques concernées, y compris en Europe. D’après l’ex-directeur de la NSA, « dans la plupart des capitales de nos alliés étrangers, peu d’officiels de haut niveau, en dehors de ceux des services [secrets], sont conscients d’une quelconque relation entre leurs [agences] de renseignement et la NSA ». Il en résulte une préoccupante autonomie de ces services, qui porte préjudice aux intérêts européens.

En 2015, l’entreprise franco-allemande Airbus déposa une plainte contre X car le BND, censé dépendre du cabinet d’Angela Merkel, aurait espionné cette multinationale pour le compte de la NSA. Interrogée en février 2017, la chancelière affirma devant le Bundestag qu’elle ignorait ces agissements, ce qui est possible au vu du caractère ultrasecret de la collaboration entre la NSA et ses alliés du « troisième cercle ». Fin 2016, la DGSI demanda à Palantir – « une start-up financée par la CIA » –, de fournir le logiciel pouvant traiter la surabondance de données collectées depuis la loi Renseignement. Comme s’en était alarmé Antoine Lefébure en 2015, cette législation placerait la France « sous la coupe des Américains », si l’on considère la NSA comme une « tête de réseau » qui instrumentalise ses partenaires, notamment via la dépendance technologique qu’elle suscite. Cette coopération avec Palantir, qui représente un marché de 10 millions d’euros, en est un signe alarmant. Rappelons alors que la DGSE avait déjà instauré des protocoles d’échanges de données étonnamment favorables à ses alliés américains. Selon Le Monde, en 2013, « le niveau de coopération [était si étroit que] des données personnelles venant d’Afrique ou du Moyen-Orient, transitant par la France et appartenant à des individus de nationalité française – hommes d’affaires, diplomates, voire agents de la DGSE en mission – ou même à des chefs d’État africains, [pouvaient] tomber entre les mains de la NSA au nom de l’antiterrorisme. »

Si l’autonomie des services pose donc question, leur tutelle politique favorise également ce processus. Toujours en France, le contrat Open Bar – établi sans appel d’offre entre Microsoft et le ministère de la Défense en 2009 –, a été reconduit pour quatre ans le 1er juin 2017, ce qui continue de mettre « l’ensemble des infrastructures militaires à la merci de la possibilité de portes dérobées dans les micro-processeurs Intel [,] tout en défavorisant des solutions européennes alternatives dans le domaine du logiciel ou du matériel » – Open Bar équipant au moins 200 000 postes. Ces problèmes n’ont pas inquiété outre-mesure les défenseurs de ce marché, l’un d’eux s’étant même déclaré indifférent à ce qu’il percevait en septembre 2015 comme un simple « débat d’informaticiens (...) dépassé ». Alors que la présidence Trump fragilise le bloc euratlantique, ces questions de souveraineté devraient au contraire être traitées en urgence par les pouvoirs publics.

24/04/2018 - Toute reproduction interdite.


Le logo de Belgacom, le principal opérateur de télécommunications belge, est visible à l'entrée du siège social de la société.
De Maxime Chaix