Médecin général (2S) Christophe Rogier est chercheur en infectiologie, ex adjoint « Expertise et stratégie Santé de Défense” du directeur central du Service de Santé des Armées(SSA) de 2018 à 2019. Il a travaillé avec les équipes de Didier Raoult à Marseille et a dirigé l’Institut Pasteur de Madagascar. Pour lui, la polémique autour de la chloroquine n’a pas lieu d’être. Propos recueillis par Mériadec Raffray

 

Les responsables français n’étaient soi-disant pas prévenus de la pandémie qui frappe notre pays : le Livre blanc de la Défense et de la sécurité nationale de 2013 (LBDSN) en décrit pourtant très précisément le mécanisme au chapitre des menaces sanitaires, et la Revue Stratégique de 2017 la reprend dans ses points 69 et 70…

Les experts envisagent en effet ce scénario depuis longtemps. Après l’épisode avorté de la grippe H1N1 en 2009-2010, le gouvernement de l’époque met en œuvre des plans de prévention d’une ampleur inédite. Avisan, la structure qui coordonne la recherche des grands instituts, a aussi réfléchi sur l’amélioration de la lutte contre la transmission.

Et pourtant les scientifiques semblent avoir été surpris la virulence du Covid 19…
On a probablement sous-estimé le caractère invisible de la contagion, la transmission par les porteurs asymptomatiques. Nous avons mis du temps à comprendre ce qui se passait en Chine. Tout a basculé quand les autorités ont pris des mesures exceptionnelles de confinement, fin janvier. Ensuite, il faut avouer que nous avons été à nouveau surpris par la brutalité et la vitesse de la vague.

Pourquoi la proposition du professeur Didier Raoult de traiter le maximum de contaminés à la chloroquine suscite-t-elle autant de polémiques chez les scientifiques ?
Nous assistons à l’affrontement de deux philosophies autour de la recherche. La première formule des hypothèses et cherche à les réfuter en multipliant les expériences ; cette méthode itérative a l’inconvénient d’être souvent longue. La seconde, celle pratiquée à l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée du professeur Raoult, repose sur les technologies disponibles pour observer et élaborer ensuite des hypothèses. La stratégie de cette équipe se focalise sur l’inattendu à partir des malades et des outils existants. Les premiers sont des laboureurs, les seconds des chasseurs-cueilleurs. Ils ne s’opposent pas, ils se complètent ! Quelle est la bonne option en situation d’urgence : attendre d’avoir des certitudes, ou avancer avec ce que l’on sait déjà, en parant aux risques connus, dans l’espoir de sauver le plus de vies le plus vite possible ?

Quelle est votre réponse ?
Il faut évidemment avancer ! La polémique actuelle est nourrie par une confusion des rôles. Les politiques semblent s’abriter derrière les scientifiques. Leur rôle est pourtant d’arbitrer. Celui des scientifiques est de les éclairer. En contrepartie, les politiques doivent leur assurer les moyens et la liberté d’innover.

Les scientifiques ne contestent pas seulement la méthode Raoult, ils affirment que la chloroquine est dangereuse…
Je connais très bien cette molécule. Hier encore, on l’utilisait à grande échelle en Afrique. On en distribuait aux mères de familles en automédication pour prévenir ou soigner le paludisme de leurs enfants. Sous une autre forme, le Plaquénil, elle est utilisée pour traiter des maladies inflammatoires. Les risques sont réduits si l’on respecte leurs contre-indications bien connues. Un électrocardiogramme suffit par exemple à lever un doute de trouble du rythme. En communiquant sur la chloroquine, Didier Raoult a atteint son but initial : intégrer ce médicament aux tests lancés pour trouver le bon remède au Covid 19. Son tort est de ne pas avoir pris le temps de réaliser un essai « randomisé », c’est-à-dire d’y intégrer un groupe témoin tiré au sort traité de la même manière que les autres, mais sans chloroquine. Mais pour lui, cette méthode pose un problème éthique, car elle prive des patients de ce qu’il pense être la meilleure option thérapeutique. Ses travaux n’en sont pas moins hautement professionnels et rigoureux, soutenus par une large équipe de grande valeur. Ils se considèrent comme des découvreurs de nouveaux mondes microbiens.

Certains mettent en cause la personnalité de Didier Raoult…
Il était dans le jury qui m’a délivré mon habilitation à diriger les recherches. Pendant 4 ans, mes équipes du département d’infectiologie de terrain de l’Institut de recherche biomédicale des armées (l’Irba), le laboratoire militaire que je dirigeais à Marseille, ont œuvré avec les siennes. L’homme est un professionnel de haute volée, certes très exigeant, mais à mille lieues de la caricature du mandarin dictatorial que certains dressent de lui. Je ne l’ai jamais vu endosser sous son nom des conclusions de travaux qu’il n’avait pas directement dirigés. Je ne compte pas le nombre de fois où il nous a suggéré des pistes de recherche qui se sont révélées fructueuses. Ses intuitions se révèlent souvent justes. Raoult est à la tête d’un commando qui, il est vrai, avance vite sans se soucier du qu’en dira-t-on…

Pourquoi le ministre de la Santé refuse d’élargir l’usage de la chloroquine au plus grand nombre…
C’est Didier Raoult qui a incité Olivier Véran à assouplir le décret encadrant les tests réalisés sur les patients atteints de Covid 19. Le Haut conseil de la santé publique voulait les limiter, à titre compassionnel, aux patients les plus graves et après accord d’un collège de médecins. L’Académie de médecine a critiqué cette proposition. La molécule est désormais accessible à tous les malades traités à l’hôpital. Par ailleurs, n’importe quel médecin a toute latitude pour employer un médicament s’il pense qu’il peut être utile à son patient, avec son accord et tenant compte des risques éventuels !

Si les autorités avaient été en mesure de fournir des masques et des tests à toute la population, aurait-on pu éviter un confinement général ?
Il aurait bien sûr mieux valu pouvoir distribuer des masques à tout le monde : l’hygiène est fondamentale pour combattre ce virus. Mais comme c’était visiblement impossible, le confinement s’imposait. Il permet de stabiliser la contagion, de reprendre l’initiative sur le virus. Nous sommes engagés dans une course de vitesse. C’est un des aspects les plus surprenants. Par ailleurs, l’immunité contre ce coronavirus d’origine animal pourrait ne durer que quelques mois, moins d’un an, comme d’autres coronavirus d’origine humaine. Cela signifie qu’on ne peut pas s’immuniser durablement. D’où l’importance de changer nos habitudes hygiéniques et de trouver très vite le bon remède. De ce point de vue, le test de la chloroquine, de préférence associée à l’azithromycine, est crucial. D’après les premiers résultats obtenus par Didier Raoult, elle permettrait de réduire la durée pendant laquelle un malade est contaminant. Mais aussi de limiter le développement de formes graves, ce qui permettrait d’éviter l’embouteillage des réanimations. Un essai contrôlé randomisé réalisé en Chine sur 62 patients semble confirmer l’efficacité clinique du traitement par la chloroquine. Continuons à creuser cette piste en parant aux risques.

03/04/2020 - Toute reproduction interdite.


Christophe Rogier
DR
De Meriadec Raffray