Analyses | 24 septembre 2019

La Chine et la 5G : quels risques pour la France ?

De GlobalGeoNews GGN
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Huawei et sa 5G (cinquième génération des standards pour la téléphonie mobile) font partie des éléments technologiques intégrés au projet des nouvelles routes de la soie. Emmanuel Véron, docteur en géographie et chercheur associé à l’École navale, nous explique en quoi il peut y avoir des risques pour la souveraineté du pays. Propos recueillis par Marine François

Pourquoi y a-t-il une méfiance à l’égard de Huawei et de la 5G ?

D’entrée de jeu, on a en tête des questions de sécurité des réseaux d’information par rapport à une technologie chinoise, susceptible de capter des informations - confidentielles ou non - qui servira ensuite au régime communiste chinois. Huawei est un opérateur chinois dont le patron est un ancien officier de l’Armée Populaire de Libération (APL). Il est intéressant de noter que pour Huawei - comme l’ensemble des grands groupes chinois - les dirigeants sont directement liés au parti communiste, parti étatique. Ce dernier régit l’ensemble des grandes décisions politiques et stratégiques.

L’entreprise a été lancée à la fin des années 80 dans ce qu’on appellerait aujourd’hui une pépinière de start-up, initiée par Deng Xiaoping. Huawei fait partie d’un gigantesque plan de rattrapage de la Chine par la captation de données et de savoir-faire (en mobilisant ou non le service secret chinois), qui était à l’époque en pleine reconstruction. La start-up née à Pékin va rester discrète jusqu’aux années 2000, pour devenir aujourd’hui un véritable concurrent des géants - notamment américains - de la téléphonie mobile.

La Chine a donc réussi à mettre en place une technologie de rupture, ce qui inquiète les puissances historiques. La question de la 5G de Huawei se double d’un élément important : celui de l’évolution du corps juridique chinois, en particulier en 2017 avec la loi de refonte du renseignement. Elle stipule en effet que toute entreprise et tout citoyen doit soutenir et coopérer au travail national de renseignement. Xi Jinping organise ainsi de manière législative l’essence même de ce qu’est la Chine : un grand système d’espionnage. Huawei et la 5G en font partie. Et quand vous avez l’information, vous avez le pouvoir. Napoléon disait entre autres : « en matière de stratégie, ce qui compte c’est les capacités et non les intentions ». Enfin, depuis 20 à 30 ans, le cyber espionnage chinois a été massif, systématique et intégré à la montée en puissance de la Chine.

L’entreprise Huawei est régulièrement soupçonnée d’espionnage. Les Américains vont plus loin en accusant le groupe d’espionnage pour le compte de Pékin. La question des backdoors dans les équipements et produits Huawei demeure, mais il s’agit plus probablement de défauts dans la conception.

La 5G fait-elle partie des « nouvelles routes de la soie » ?

C’est en effet complètement lié. Les routes de la soie « Belt and Road Initiative », ne sont rien d’autre qu’un grand projet stratégique permettant à Pékin de croitre son influence et à terme de dominer sur la scène mondiale avec la Chine au centre du système international.

À titre d’exemple, leur cible principale en matière de ressources et de démographie est l’Afrique. La Chine est véritablement présente sur le continent, à un niveau qui nous parait inenvisageable. À terme, la Chine souhaite équiper les réseaux africains et proposés de la fibre et du câble chinois. Ces routes représentent un gigantesque plan stratégique incarné par la personnalité de Xi Jinping, que ses successeurs poursuivront. Un des paramètres actuels est la 5G. Demain ce sera la 6G et toutes les technologies cyber.

Avec la 5G, l’intelligence est dans tous les réseaux. Le réseau est complètement intégré, le système émanant est très vulnérable. Aussi, c’est le réseau qui sera présent partout (objets connectés, téléphonie, smart-cities etc.). La 5G va interconnecter tous nos systèmes.

Comment réagissent les pays européens ?

L’Europe exprime une forme de complaisance, depuis 30 ans, dans son commerce avec la Chine, ce qui a eu pour conséquence des transferts et des vols technologiques. Le processus n’est pas nouveau. La Chine arrive à se positionner avec pour logique l’offre d’une technologie de pointe à un prix très compétitif, pour élargir son carnet d’adresse et dépasser ce que les Américains pouvaient proposer. L’Europe est dépassée face à cela. Chaque pays choisit donc sa propre formule dans son rapport à la Chine et celle-ci sait parfaitement en jouer. C’est un rapport de force politique incroyable pour elle. À titre d’exemple, Monaco est passée entièrement sous la 5G avec des équipements chinois, et l’Italie en a accepté les infrastructures. Cela va permettre de faire passer tout un ensemble d’intérêts chinois en Europe.

En France, à Marseille, la présence chinoise est de plus en plus importante : jumelage, création d’un Chinatown, etc. Pourquoi Marseille ? C’est un haut lieu stratégique. Les câbles sous-marins y arrivent, c’est le bassin méditerranéen, avec des voisins stratégiques : Espagne, Monaco, et l’Italie. C’est aussi une ville reliée à Paris par un axe TGV via Lyon et la « vallée de la chimie ». Aussi, sont implantés à proximité des grands groupes dont STmicroélectronics. Cette entreprise, cotée au CAC 40, c’est un des opérateurs traitant de Huawei. Car la Chine procède de cette manière au pillage technologique : elle infiltre les entreprises traitantes étrangères, puis fait assemblage de toutes les informations recueillies. Ce sont des grains de sable, qui mis bout à bout font une cohérence. On ne sait pas ce que cette collusion des milieux français et chinois va donner.

Quel risque principal pèse sur la France ?

Pour faire simple, les risques résident dans la continuité depuis 30 à 40 ans du pillage d’informations et de la sous-estimation de la Chine comme un rival stratégique. Elle ne devient pas une menace avec la 5G : elle l’était déjà il y a plusieurs années. À nous d’être lucides et vigilants. La technologie peut être protégée si les pays européens le désirent et que des décisions politiques sont prises. Mais le problème est plus large encore. La politique chinoise est claire : elle veut une Europe docile, sans un mot sur l’évolution du régime actuel, ni de critiques sur son système et la remise en cause de sa politique étrangère. L’Europe, déjà menacée par de nombreux facteurs internes et le doute sur elle-même, va devoir faire face à la propagande de Pékin, sa pensée unique et son histoire officielle. Ce n’est pas pour rien que l’on a le plus gros volume de dissidents chinois en Europe : c’est là qu’il y a une liberté de parole et d’échange.

Il ne faut pas oublier qu’il existe dans l’appareil politique chinois, des textes critiquant systématiquement l’Occident et la démocratie. Le document n°9 de la liste d’instruction du comité central sur les 7 idées occidentales dangereuses pour la Chine connue sous le nom « Document numéro 9 » interne au parti fut rendu public via des dissidents. Il explique que les grandes menaces qui pèsent sur la Chine sont des questions de liberté, et de droits de l’Homme, plus largement de remise en question du régime actuel et de contestation de l’occident.

Huawei est déjà bien présent en France : le P30 (le nouveau produit concurrençant les iPhone) a été lancé à Paris, le lendemain de la visite officielle de Xi Jinping. L’entreprise est très présente en Europe. La question de la 5G est seulement dans la continuité de la pénétration lente et discrète de Huawei. De leur côté, les Américains travaillent déjà sur la 6G. Les Européens devraient en faire de même. Il est temps que les pays d’Europe réfléchissent à comment penser cette puissance chinoise.

Le fossé entre les démocraties libérales et les régimes autoritaires intégrés à la mondialisation se creuse et les technologies font aujourd’hui l’objet d’une concurrence sans limites. L’Europe a le devoir de proposer ses propres technologies, de travailler sur la 6G et de retrouver une voix dans le système international entre Pékin et Washington. On se souvient bien sûr de l’affaire Snowden et les révélations de la mis en place d’un gigantesque programme de surveillance de la population américaine et une bonne partie de la planète par les agences américaines de renseignement. La Chine vise le même objectif sans le dire naturellement…Avec le développement de la 5G, il y a un vrai problème de souveraineté, il faut réfléchir en France et en Europe à la sécurisation des systèmes.

25/09/2019 - Toute reproduction interdite


Une personne tient deux nouveaux smartphones Huawei Mate 30 au Convention Center de Munich, Allemagne 19 septembre 2019
Michael Dalder / Reuters
De GlobalGeoNews GGN

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