Elections « bidon », interdiction des médias indépendants, expulsion des ONG, persécution des opposants : la Chine applique à Hong-Kong une « politique d'étouffement », selon les termes de Jean-Vincent Brisset, ancien général de brigade dans l’armée de l’air, chercheur et spécialiste des questions de sécurité en Asie. Alors que la communauté internationale assiste sans réagir à cette destruction de la démocratie dans l'ancienne colonie britannique.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Comment la Chine traite-t-elle ses opposants à Hong-Kong ?

Jean-Vincent Brisset : La Chine étouffe petit à petit tous ses opposants. D’abord en leur faisant peur. On a déjà vu que de nombreux journalistes ont annoncé qu’ils allaient arrêter leur activité sur place, tout simplement parce que leur sécurité individuelle est menacée. Le résultat, c’est que toutes les voix indépendantes et dissidentes sont petit à petit en train de s’éteindre à Hong-Kong. La loi sur la sécurité nationale (LSN) promulguée l’année dernière et celle que Carrie Lam (la chef du gouvernement de Hong-Kong, ndlr) est en train de préparer en ce moment sont des lois « à la chinoise ». C’est-à-dire qu’elles comportent des vides juridiques énormes afin de laisser la porte ouverte à toutes les accusations. Ils n’ont pas de Conseil Constitutionnel derrière ! Ce cadre très vague des lois est le seul qui va dicter par la suite qui est dans le bien et qui est dans le mal vis-à-vis de Pékin, et donc qui sera puni. Mais évidemment, ces notions de bien et de mal ne sont pas définies. Le terme « juridique » est de toute façon une farce en Chine. Pour les prochains mois, on peut imaginer quelques arrestations spectaculaires de gens qui se présenteront comme les leaders de l’opposition, avec quelques petites manifestations probablement réprimées par la police. La Chine va mettre en exergue une ou deux actions comme celles-ci pour terroriser le reste de la population.

Fild : Qui sont les opposants toujours présents sur place ?

Jean-Vincent Brisset : Il doit rester là-bas quelques vieux intellectuels dissidents, comme en Chine populaire, où un certain nombre sont restés très longtemps confinés dans leur coin. Les autres opposants sont parmi la jeunesse, les journalistes et certains universitaires, religieux et libraires. Mais petit à petit, toutes ces formes d’oppositions sont en train de disparaître. En particulier les journalistes, durement visés par les nouvelles mesures restrictives. Il y avait sur place une presse avec une forte tradition anglo-saxonne, infiniment plus libre dans le ton et dans la prise de position que celle que nous avons en France. Là encore, ce n’est même plus un risque de voir la presse libre disparaître : c’est un fait. La presse à Hong-Kong va être aux ordres de Pékin et prête à relayer la propagande chinoise. Beaucoup étaient des journaux à petits tirages qui disparaitront, s’ils ne deviennent pas des revues de cuisine… Il n’y avait déjà presque plus d’opposition journalistique, il n’y aura bientôt plus rien du tout.

Fild : La démocratie à Hong-Kong est-elle déjà un lointain souvenir ?

Jean-Vincent Brisset : C’est déjà terminé, et depuis un bout de temps. À partir du moment où, pour être élu au LegCo – abréviation de Conseil législatif de Hong-Kong en anglais, ndlr -, il faut être adoubé par Pékin, cela veut dire que la démocratie est déjà morte sur la presqu’île. De même pour son autonomie, qui est également complètement terminée. Pour un certain nombre de raisons techniques, cela restera un territoire isolé du reste du continent chinois, mais la réalité est que Pékin décide déjà de tout. En ce qui concerne l’économie, pour faire des affaires à Hong-Kong, il faut déjà aujourd’hui accepter beaucoup de choses dans le sens de Pékin. Il n’y a plus de liberté des affaires et Hong-Kong a perdu de son importance et de son intérêt pour quiconque. Beaucoup de Hongkongais sont déjà partis se faire naturaliser – au Canada entre autres – et reviennent sur la presqu’île pour faire leur business. On les laisse faire car cela arrange finalement tout le monde.

La fin du projet « un pays, deux systèmes »

Fild : Comment réagit la population à cette mainmise chinoise sur la ville ?

Jean-Vincent Brisset : Les Hongkongais ont compris que le projet « un pays, deux systèmes » était déjà fini. Toutefois, en Chine, tant que vous ne vous mêlez pas de politique, et que vous faites vos petites affaires, vous vivez de mieux en mieux. Le changement pour la majorité des Hongkongais n’est pas violent. Les libertés individuelles dans le monde chinois ne sont pas comme on l'entend dans le monde occidental. Certains parlent d’une forme de « résistance extérieure » composée de la diaspora hongkongaise qui s’organiserait… Mais l'exemple des partisans Dalaï-lama au sujet du Tibet prouve la limite et l'inefficacité de cette stratégie. Des cercles extrêmement petits vont peut-être se créer et cela se terminera éventuellement comme pour certains étudiants de Tiananmen, qui ont fini par aller faire du business aux États-Unis alors que deux ou trois ont continué à faire de la « résistance ». Soyons réaliste : c’est terminé, il n’y aura pas de gouvernement de Hong-Kong en exil.

Fild : Hong Kong a enregistré un taux de participation historiquement bas de 30 % au scrutin lors du dernier renouvellement de son Conseil législatif, où seuls les « patriotes » fidèles à la Chine ont pu se présenter. Peut-on craindre davantage que cette ingérence dans les prochaines années, comme une invasion militaire ?

Jean-Vincent Brisset : Les militaires chinois sont déjà à Hong-Kong. Sa défense et sa politique étrangère sont décidées par Pékin, et c’était déjà prévu depuis la rétrocession de Hong-Kong par les Britanniques en 1997. L’invasion militaire n’a toutefois aucun intérêt pour Pékin. Il suffit de laisser planer un air de fiction d’une ville qui serait autonome. Pourtant, derrière la fiction, qu’est-ce que Hong-Kong réellement ? Un drapeau et une monnaie. Ça s’arrête là, donc pourquoi changer cela en lançant une opération militaire qui scandaliserait quelques « bonnes âmes » ? Ce qui est très intéressant à observer et à analyser, c’est précisément que le monde entier se fiche de ce qu’il se passe à Hong-Kong. C’est une politique d’étouffement, pas d’assassinat. Cela a toujours été ainsi, avec la Mongolie intérieure, le Tibet et récemment avec les Ouïghours – bien qu’un peu différent car en Chine occidentale, il y a très peu d’observateurs, donc on peut agir avec beaucoup plus de sévérité, ce qui n’est pas le cas à Hong-Kong.

Fild : Justement, à part quelques boycotts diplomatiques des Jeux Olympiques de Pékin à venir – sans lien direct avec la situation à Hong-Kong –, pourquoi la communauté internationale reste-t-elle silencieuse ?

Jean-Vincent Brisset : Pour beaucoup, la Chine reste un très bon moyen de faire des affaires et de gagner de l’argent ! Donc il ne faut pas fâcher Pékin pour continuer d’entretenir de bonnes relations économiques sur le long terme. En ce qui concerne les Jeux Olympiques, ce genre de boycott - lorsqu’il est seulement diplomatique - sera totalement occulté par les médias chinois, car ces derniers fonctionnent pour la Chine et son intérêt. Cela ne sert donc pas à grand-chose d’un point de vue coercitif. Seul un boycott des athlètes pourrait être efficace, mais pour le moment ce n’est pas dans l’air du temps. Et encore, il y en a déjà eu par le passé sans que cela provoque grand-chose. Les Chinois arriveront à exporter de très belles images des JO quoi que l’on fasse…

14/01/2022 - Toute reproduction interdite


Le législateur Andrew Leung Kwan-yuen s'adresse aux médias avec les premiers membres du Conseil législatif depuis que Pékin a remanié l'élection, à Hong Kong, e le 3 janvier 2022.
© Tyrone Siu/Reuters
De Alixan Lavorel