Notre collaborateur, Bouziane Ahmed Khoja, est grand reporter et docteur en sociolinguistique. C’est aussi un éminent spécialiste de l’islam politique. Il analyse ici le concept de Charia, expliquant que « dans des États comme l´Afghanistan, l'Arabie Saoudite ou l'Iran, son application restreint les droits de certains groupes de personnes, rendant les femmes particulièrement vulnérables. La charia n'est pourtant pas un codex spécifique qui dit ce qu'il faut faire ou ce qu'il ne faut pas faire. Ainsi, selon l'école juridique islamique qui interprète les textes, elle est appliquée de différentes manières ».

Par Bouziane Ahmed Khodja.

Le mot charia est utilisé de manière récurrente dans le discours actuel comme vecteur d'une série de significations fantasmagoriques, par exemple dans le cas de la prise de pouvoir des talibans à Kaboul ou dans le cas de certains États théocratiques : régimes de terreur, châtiments corporels, déshérence des femmes, revendications extrémistes des groupes terroristes, règles juridiques archaïques, ensemble de sanctions incompatibles avec les droits de l'homme, etc.

Il est essentiel de comprendre que la constitution de la charia, lorsqu'elle est postulée comme une instance transcendante et anhistorique, est utilisée avant tout par les régimes politiques les plus autoritaires pour cimenter la permanence de leur pouvoir dans une loi insensible à toute évolution.

Avec une définition quelque peu grandiloquente, les dictionnaires français de la langue définissent la charia (mot arabe signifiant le chemin qui conduit à l'abreuvoir et, par extension, le chemin qu'il faut suivre), comme : loi canonique islamique régissant la vie religieuse, politique, sociale et individuelle, appliquée de manière stricte dans certains États musulmans. (Les États où la charia est le plus largement appliquée sont, en Asie, l'Iran, le Qatar, l'Arabie saoudite, le Pakistan, l'Afghanistan, l'Iraq, le Yémen, Oman et les Émirats arabes unis, et, en Afrique, le Soudan et le Nigeria.)". Dans son sens étymologique en arabe, charia signifie "voie large", "ouverture" ou "chemin". Il ne s'agit pas d'un "code". La charia devient, donc, un mode de vie et une vision du monde, ainsi qu'un ensemble de croyances.

Bien que ce terme soit généralement associé à la punition, à la discrimination et aux violations des droits de l'Homme, la réalité est que la charia n'est pas un codex spécifique qui dit ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire, mais que, selon l'école juridique islamique qui interprète les textes, elle sera appliquée d'une manière ou d'une autre. La charia ou loi islamique est issue des textes sacrés des musulmans, d'une part le livre saint de l'islam, le Coran, et d'autre part les hadiths, qui sont les paroles et les actes du prophète Mahomet.

Pour appliquer la charia, une interprétation est nécessaire, car le texte doit être converti en règle, et les textes sont parfois ambigus ou pas tout à fait clairs, ce qui signifie qu'ils peuvent être interprétés de différentes manières. En outre, la charia ne régit pas seulement les questions juridiques, mais aussi les actions obligatoires ou recommandées, ainsi que les actions interdites ou à éviter.

La science qui interprète la Charia est le Fiqh, qui est le corpus de jurisprudence et est utilisé par les juges islamiques pour appliquer les lois, qui comprennent les règles de droit public et privé et les règles de culte (prière, jeûne, pèlerinage, etc.). La Charia diffère d'un pays à l'autre. Dans des États comme l´Afghanistan d´aujourd´hui, l'Arabie Saoudite ou l'Iran, la charia est la loi absolue et son application restreint les droits de certains groupes de personnes et rend vulnérables les femmes.

Comment, alors, est-elle devenue une Loi ?

Le labeur de conversion de la charia comme loi divine nous renvoie au travail d'interprétation appelé Ijtihâd. Il s'agit d´une réflexion menée par les juristes musulmans en vue de " convertir " les versets coraniques en normes juridiques.

Un siècle après la révélation du Coran, de nombreuses écoles juridiques furent fondées dans les pays islamiques, qui ont apprécié, voire interprété, la Loi divine de différentes manières selon le courant de pensée local.

Toutefois, quelles que soient les différentes interprétations et les divergences entre les divers juristes et philosophes musulmans, il y avait un consensus général sur le fait que les textes sacrés de l'Islam ne sont en fait que les sources de la Loi, et non son contenu. Ils ont également souligné que la loi divine n'a pas pris une forme entièrement achevée dans les textes révélés. En d'autres termes, il n'existait, ainsi donc pas, de code juridique appelé Charia, ni dans les hadiths (propos du Prophète) ni dans le Coran.

Beaucoup plus récemment, les théologiens de l'Islam ont souligné que la charia est une indication spirituelle qui n'a pas de signification législative et qu'il appartient donc aux hommes de décider de l'organisation de leur société, sur la base d'autres fondements.

Charia et politique

Le débat enclenché au Moyen Âge entre deux écoles de pensée opposées est toujours d'actualité. Le premier préconise de donner au mot "charia" un sens politique, afin qu'il soit introduit dans le domaine de la législation et que les juges ne soient plus que "la bouche par laquelle la loi parle, des êtres inanimés qui ne peuvent modérer ni sa force ni sa rigueur". La seconde école de pensée, en revanche, considérait qu'il était essentiel de donner une autonomie à la jurisprudence et de permettre aux juges, dans leurs tribunaux, de constituer un contrepoids à l'autorité politique, grâce à la source d'inspiration religieuse que représente la charia.

Selon cette seconde tendance, le souverain disposait d'un pouvoir discrétionnaire au champ de compétence restreint qui pouvait remplacer la loi religieuse par des règlements administratifs applicables dans certains domaines et dans certains cas typés. C'est ce que l'on a appelé la Siyassa char'îya (Politique conforme à la loi révélée), c'est-à-dire un mécanisme qui permettrait de limiter les abus des dirigeants.

En effet, les États prémodernes dissociaient la char´îya du pouvoir politique, même si la démarcation entre les deux n'était pas toujours nette et variait d'un État à un autre. Dans les États modernes post-décolonisation, en revanche, la charia a été considérée comme faisant partie intégrante du droit positif, bien que dans plusieurs pays son champ d'application se soit réduit au statut juridique de l'individu (régime matrimonial, droit successoral, etc.). Le concept moderne du droit est fondé sur la codification et le contrôle, ce qui en fait un pur instrument de l'État. La politisation de la charia est donc un phénomène récent, et l´œuvre néfaste du Mouvement des Frères musulmans y a contribué beaucoup.

La "fatwa" évolue au fil du temps.

La charia, comme nous l'avons expliqué, est un concept épistémique et en tant que tel, elle a été flexible et adaptable pendant longtemps. En effet, en ce qui concerne la fatwa - une décision juridique sans valeur décisive, dans son sens premier - il existe une maxime selon laquelle " la fatwa évolue avec le temps ", ce qui nous montre clairement qu'une telle décision n'était pas considérée comme une vérité immuable et intemporelle. La loi était susceptible d'être modifiée en fonction "de l'évolution des temps ou des conditions sociales".

En outre, la nécessité pour la loi divine d'évoluer est explicitement reconnue comme sa principale caractéristique. Le philosophe médiéval Alfarabi (870-950) est l'un des penseurs qui ont décrit comment les législateurs successifs ont modifié la loi. Dans son ouvrage Le livre de la religion, il explique que ces modifications visaient à : 1. Combler les lacunes des législateurs précédents qui ne pouvaient promulguer des lois que "sur les sujets de la plus grande importance, utilité, valeur et efficacité pour la cohésion de la société", laissant les autres sujets à d'autres ; et 2. "Introduire des changements dans les sujets déjà légiférés auparavant et les réglementer avec une réglementation différente, sachant qu'elle était plus spécifiquement adaptée à son époque".

Il s'ensuit que la loi divine est inséparable de son interprétation humaine, sachant, bien entendu, que cette dernière doit être faite par des personnes compétentes, et en aucun cas par des individus non formés.

Le droit islamique est également caractérisé par le pluralisme juridique et non seulement admet et prend en considération les coutumes locales, mais offre également une multitude d'opinions sur un même ensemble de faits.

Il semble extrêmement paradoxal que certains penseurs musulmans, les pères fondateurs de la Fabrique de l´islam politique, tels que Ibn Taymiya, Mohamed Abdelouahab, Mohamed Abdou, Mohamed Réda et Hassan El Banna, aient teinté la loi islamique de rigidité en idéologisant l´islam des lumières, et réclamer la paix des braves en arborant une victimologie islamiste.

Mais en parallèle, le tort des penseurs occidentaux a été de vouloir remplacer la loi islamique par des codes napoléoniens modernes. En fait, le début du démantèlement de la Charia a contribué à ce qu'elle commence à être perçue comme un élément anhistorique.

De l'orientation spirituelle à l'imposition arbitraire.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le démantèlement de la charia s'est poursuivi, le concept étant présenté comme celui d'une imposition arbitraire par le biais de la fatwa et doté d'une force décisive, alors que la fatwa n'est qu'un avis consultatif en soi.

En effet, avec le développement du droit moderne émanant du pouvoir étatique et avec la généralisation du système parlementaire dans les pays musulmans anciennement colonisés par les puissances dites occidentales, la fatwa a été intégrée dans les systèmes juridiques, dont la plupart étaient calqués sur les codes napoléoniens. Ce qui donne autorité à la règle islamique, c'est "le corset de la procédure parlementaire".

Dans les constitutions des pays musulmans d'aujourd'hui, les références à la charia diffèrent d'un pays à l'autre. Le terme prend parfois le sens de "conformité à" et parfois celui de "référence à" des normes juridiques, mais il n'a jamais le sens de "dérivation" de celles-ci.

Le terme charia n'étant pas suffisamment clair et ne faisant pas référence à un ensemble de règles universellement connues, il faut reconnaître que l'on ne peut sérieusement prétendre que la charia s'applique ici ou là. On peut dire que plus on évoque la charia, plus il devient difficile d'en saisir les limites et les fonctions. En définitive, on peut se demander si l'on peut vraiment déterminer ce qu'est la charia sans tenir compte des relations de pouvoir, tant politiques qu'idéologiques, et de la géopolitique inhérente.

21/08/2021 - Toute reproduction interdite

De Bouziane Ahmed Khodja