Les Parisiens qui flânent dans le quartier du Louvre et des Halles observent depuis quatre ans la métamorphose de l’ancienne Bourse de commerce. Appelé à devenir le nouveau lieu d’exposition de la collection de François Pinault, le bâtiment devait ouvrir ses portes le 23 janvier. L’épidémie de Covid ayant retardé les travaux, l’ouverture est repoussée au printemps. Si le secret est bien gardé sur le choix des œuvres présentées, on sait que leur mise en place vient de se terminer. Il s’agira de la plus grande exposition d’une collection d’art contemporain privée en France.

                             Par Stéphanie Cabanne.

Le site est idéal, entre le musée du Louvre, l’église Saint-Eustache et la Canopée des Halles, au sein du jardin Nelson Mandela tout juste réaménagé. La pierre blonde et la forme circulaire du bâtiment tranchent avec les entrailles industrielles du Centre Pompidou Beaubourg situé à 200 mètres à l’est. C’est là, au cœur du vieux Paris, qu’histoire et modernité vont se conjuguer pour concrétiser le rêve du plus grand collectionneur français, le milliardaire François Pinault.

L’homme d’affaires, fondateur de PPR/Kering, a confié la mission de transformer l’ancienne Bourse en écrin contemporain à Tadao Ando, dont il apprécie le goût pour les formes géométriques pures et la radicale simplicité. L’architecte japonais a déjà œuvré à travers le monde : on lui doit le musée d’Art moderne de Fort Worth, la Benesse House de Taoshima au Japon et le Centre de recherche Benetton de Trévise. Les deux hommes sont fidèles l’un à l’autre depuis de longues années. Ando a déjà réhabilité deux anciens lieux convertis en espaces d’exposition pour une partie de la collection Pinault : le Palazzo Grassi et la Punta della Dogana (les anciennes douanes de mer) à Venise, inaugurés respectivement en 2006 et 2009.

On se souvient qu’il y a vingt ans, François Pinault avait tenté de créer une fondation sur l’ancien site des usines Renault à Boulogne-Billancourt, avant de renoncer, écœuré par les nombreuses et farouches résistances. L’opportunité se présenta à nouveau en 2015 lorsque la mairie de Paris lui proposa le bâtiment de l’ancienne Bourse, devenu trop cher à entretenir. François Pinault, qui n’avait jamais renoncé à la capitale française, accepta sans hésiter. Paris est pour lui la ville où la rencontre avec l’art et la culture est possible.

Quatre siècles d’histoire transformés en musée du XXIe siècle

Tadeo Ando a toujours cultivé une forme de respect pour les formes préexistantes et l’œuvre du temps. Il a donc conservé l’enveloppe originelle du bâtiment en créant à l’intérieur un cercle de béton, sorte de boîte à l’intérieur d’une autre boîte. L’imposant cylindre servira de cimaise aux œuvres et constituera en son sommet, à 9 mètres de hauteur, un promenoir d’où les visiteurs découvriront une vue inédite de Paris.

Ce jeu de cercles l’un dans l’autre résume le bâtiment : dans la culture japonaise, le cercle est une forme qui signifie à la fois le néant et le tout, et dans l’architecture française, la sphère renvoie à l’architecture utopique des Lumières.

Avant d’être la Bourse de commerce voulue par Napoléon en 1813, l’édifice fut en effet construit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans le cadre des grands projets d’intérêt public. Destiné à servir de halle aux grains, il était révolutionnaire par sa forme annulaire et sa voûte monumentale, remplacée sous l’Empire par une coupole métallique, prodige technique annonciateur du XIXe siècle industriel.

Les peintures des années 1880 ornant le bas de la coupole viennent d’être restaurées. La lumière zénithale, changeant avec les heures de la journée, animera les surfaces monochromes des murs et donnera aux visiteurs le sentiment de se promener dans un espace intérieur et extérieur à la fois. Quelques éléments de mobilier, comme des chaises métalliques conçues par les designers Bouroullec, disséminées comme au hasard, évoqueront les jardins publics de Paris.

Comme aux siècles précédents, le bâtiment en forme de rotonde a conservé comme une étrange excroissance la colonne du XVIe siècle accolée à son flanc, seul vestige de l’hôtel de Nesles construit pour Catherine de Médicis. On raconte qu’en son sommet, son astronome Ruggieri observait le ciel.

Fruit de quarante années de découvertes, d’achats et de reventes au gré du marché de l’art, la collection Pinault est le regard d’un homme passionné, avec ses goûts et ses partis-pris. Elle rassemble plus de 350 artistes de tous les continents, appartenant à divers courants de l’art contemporain, du pop-art à l’expressionnisme abstrait. On y trouve peintures et sculptures, mais aussi vidéos et installations. Si elle est gérée aujourd’hui par la Pinault Collection, elle doit répondre au rêve de son initiateur : être désormais accessible à tous. Le nouveau musée se veut accueillant, confortable, éthique, ouvert aux différents types de publics. Il comptera des médiateurs, disposera d’un auditorium et, au 3ème étage d’un restaurant, La Halle aux grains.

L’ambitieux projet tiendra-t-il ses promesses ? Entre le Centre Pompidou et dans la lignée de la fondation Vuitton due à Bernard Arnault, le défi n’est pas des moindres.

12/01/2021 - Toute reproduction interdite



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De Stéphanie Cabanne