L’Union nationale des étudiants de France (UNEF) n’est ni l’avant-garde des changements en France, comme le prétend le New-York Times, ni l’étoile morte de la gauche comme le répète la presse française. L’UNEF est devenue la soupe à ma grand-mère, avec des carottes, des pommes de terre, des oignons et des navets. C’est une vieille dame qui perd ses esprits, mais pas tous ses réflexes.  

Par Ian Hamel à Paris, avec Marie Corcelle.

Mélanie Luce, la présidente de l’Unef depuis 2019, s’est retrouvée sur le bucher le 17 mars dernier en reconnaissant que son syndicat organisait des réunions « non mixtes racisées ». « Les gens qui se prétendent progressistes et distinguent les gens en fonction de la couleur de leur peau nous mènent vers des choses qui ressemblent au fascisme », a aussitôt dénoncé Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale. Tandis que l’extrême droite et une partie de la droite réclamaient la dissolution du syndicat étudiant. Ces réactions sont peut-être légitimes, mais elles apparaissent bien tardives. Un article paru le 6 octobre 2017 dans Le Monde révélait que l’UNEF organisait déjà des réunions « non mixtes racisées » dans le cadre du bureau national, le « gouvernement » du syndicat. Le quotidien ajoutait que le succès de ces réunions était tel que l’Unef pensait « généraliser cette pratique aux sections locales ».

Toujours en 2017, un autre scandale éclaboussait l’UNEF, portant sur la « violence sexuelle » et le « harcèlement sexuel ». Étrangement, ces pratiques courantes au sein du syndicat étudiant n’ont pas provoqué non plus une grande indignation dans l’opinion publique. Quatre-vingts anciennes et actuelles militantes de l’UNEF avaient pourtant dénoncé « une expression exacerbée de la domination physique et sexuelle », et même un « système de prédation ». Bref, durant sa longue existence, ce syndicat n’a jamais échappé aux fortes turbulences. Comme l’affaire de la Mutuelle nationale des étudiants de France (MNEF) dans les années 1990, mouillant jusqu’au cou des dirigeants de l’UNEF. De multiples magouilles mettaient en cause des personnalités liées au Parti socialiste et au courant trotskyste lambertiste, comme Dominique Strauss-Kahn et Jean-Christophe Cambadélis. Certains d’entre eux ont été condamnés pour « abus de confiance », « abus de biens sociaux », « détournements de fonds publics », « emplois fictifs ».

Lutte des classes et lutte des races

Seulement voilà, si l’UNEF avait de très gros défauts, elle possédait aussi de grandes qualités. Pour preuve son engagement durant la guerre d’Algérie en faveur de la paix. Sans oublier ses combats incessants pour défendre les intérêts des étudiants. L’organisation étudiante était alors capable de faire tomber les ministres de l’Éducation nationale. À cette époque, des formations politiques de gauche et d’extrême gauche veillaient sur ce vivier de futurs militants. Ils l’empêchaient de trop sortir des clous. Dans la dernière décennie, en se débarrassant de ses multiples parrains (communistes, trotskystes, socialistes), l’UNEF a cru gagner sa pleine liberté, mais elle a perdu sa colonne vertébrale et ses repères. « Il serait inexact de dire qu’il n’y a plus que des islamogauchistes en son sein. En fait, le syndicat, réduit à la portion congrue, craint tellement de nouvelles scissions qu’il laisse ses adhérents dire et faire absolument tout ce qui leur passe par la tête. Au sein de l’UNEF, vous trouvez encore beaucoup de laïcs, notamment des trotskystes lambertistes, mais ils se gardent bien de contester ceux qui ont troqué la lutte des classes contre la lutte des races », constate l’historien Christophe Bourseiller, auteur cette année d’une « Nouvelle histoire de l’ultra-gauche ».

Pour tenter de comprendre ce qui se trame réellement au sein de l’UNEF, il faut se déplacer en Grande-Bretagne après les attentats du 11 septembre 2001. Le Socialist Workers Party (SWP) décide de s’adapter au monde qui change. Comme le prolétariat traditionnel manque à l’appel, les trotskystes britanniques entendent dorénavant s’appuyer sur les masses musulmanes. Peu importe qu’elles soient devenues islamistes. Le SWP va militer pour le voile… et contaminer les trotskystes français. D’abord Socialisme par le bas (SPEB), où milite Danielle Obono, aujourd’hui députée de la France insoumise. Puis le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Certes, les trotskystes ne sont pas très nombreux, mais ils jouent un rôle de tout premier plan au sein de l’Union syndicale Solidaires (SUD). Ils restent très actifs à Force ouvrière. Pour tous ces militants, passés de Marx à La Mecque, c’est Tariq Ramadan qui incarnait le mieux cet « islamisme social », avant que le prédicateur ne soit rattrapé par ses ennuis judiciaires. De son côté l’Unef passait des accords avec Étudiants musulmans de France (EMF), proches de Musulmans de France, l’antenne tricolore des Frères musulmans.

Pour Mélanie Luce, « les femmes racisées ou homosexuelles subissent davantage de discriminations qu’une femme blanche hétérosexuelle ».

Même si elle se présente comme « la première présidente racisée de l’UNEF » (en raison de ses origines guadeloupéennes), et si son organisation parle de « racisme institutionnel » et « d’islamophobie d’État », Mélanie Luce, 24 ans, étudiante en Master 2, ne défend pas une ligne islamogauchiste ou indigéniste stricte. Elle se déclare toujours « universaliste » et reste, du moins officiellement, attachée à la loi de 1905 sur la laïcité.

Dans l’interview qu’elle a accordé à Fildmedia* il y a quelques jours, cette étudiante en droit rappelle que la mission première de l’UNEF reste la défense « des intérêts matériels et moraux des étudiants ».

Elle ajoute que le syndicat a gagné récemment une bataille en obtenant « la gratuité des protections périodiques sur les campus ». Et que « c’est grâce à l’Unef que les repas à un euro ont été mis en place ». Même s’ils ne partagent pas les idées défendues par l’UNEF, des étudiants parisiens nous ont confirmé que « ce syndicat mène des actions positives dans les facs ».

Dans Le Figaro, Claude Lelièvre, historien de l’Éducation, estime que l’on ne peut pas reprocher à un syndicat défendant les étudiants de se placer du côté des minorités. Et qu’il « fasse de l’esclavagisme, de la repentance, du colonialisme ses sujets de prédilection ».

Pour Mélanie Luce, « il faut parler davantage des questions de genre et lutter contre le racisme ». Quant au féminisme, « il doit être intersectionnel car les femmes racisées ou homosexuelles subissent davantage de discriminations qu’une femme blanche hétérosexuelle et cisgenre ». L’importante primordiale que l’UNEF attache aujourd’hui aux discriminations signifie-t-elle que les femmes, les personnes de couleur, les homosexuels en seraient davantage victimes de nos jours qu’autrefois dans les universités ? Ce qui supposerait que la société française soit devenue plus sexiste, plus raciste, plus homophobe que dans les années soixante-dix.

De son côté, Robi Morder, spécialiste des mouvements lycéens et étudiants, ancien de l’Unef et de la Ligue communiste révolutionnaire, considère que l’UNEF est « pleinement de son temps ». Il se retrouve sur la même ligne que le New York Times qui voit dans cette organisation « l’avant garde du changement en France ». Pour le quotidien américain, la jeunesse française aurait « des attitudes bien plus décontractées sur le genre, la race, l’orientation sexuelle, la religion et le strict principe de laïcité ». Alors que la France « a des difficultés à s’adapter aux changements sociaux en cours ».

L’UNEF rassemble 1,8 % des étudiants inscrits

Alors, comment expliquent-ils que la jeunesse en général et les étudiants en particulier se détournent autant du syndicat ? Celui-ci a même été dépassé en 2016 par la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), jugée plus pragmatique et moins politisée. En mai 1968, 60 à 70 % des étudiants étaient syndiqués à l’UNEF, alors présidée par Jacques Sauvageot. Aujourd’hui, l’organisation compterait un peu moins de 20 000 adhérents à jour de cotisations (contre 30 000 revendiqués).

Sous le titre « Syndicats étudiants : Beaucoup de bruit pour peu de voix, Marianne nous apprend qu’aux élections aux conseils d’administration des vingt plus grosses universités françaises, l’UNEF n’a obtenu en moyenne que 1,8 % des inscrits (la Fage 2,5%). A la Sorbonne, elle plafonne à 1,4%, à Lille à 1,3 %, à Strasbourg, à 0,8 %, à Bordeaux, à 0,7 %. Tous les sondages montrent qu’au contraire les jeunes de l’enseignement supérieur reprochent à l’UNEF un militantisme idéologique qui lui fait oublier les difficultés des étudiants. Pire, beaucoup d’entre eux estiment que ce syndicat nuit à l’image des étudiants aux yeux de l’opinion publique. Qu’il est même devenu radioactif.

Avec la Covid, les étudiants ont souvent perdu leurs petits boulots. Les réunions non-mixtes et l’ouverture de salles de prières sont devenues le cadet de leurs soucis. « L’UNEF n’est plus qu’un canard sans tête. Mais il ne faut pas totalement désespérer : en choisissant Mélanie Luce, on a évité le pire, c’est-à-dire un alignement complet sur Étudiants Musulmans de France. Certains d’entre nous conservent encore quelques bons réflexes. Mais jusqu’à quand ? », s’interroge un responsable parisien qui préfère conserver l’anonymat. La présidente actuelle peut effectivement passer pour modérée comparée à Hasfar Askar, la vice-présidente à Lille, qui twittait en 2017 qu’il fallait « gazer tous les blancs, cette sous-race ». Elle récidivait en 2019 après l’incendie de Notre-Dame de Paris : « Je me fiche de Notre-Dame car je me fiche de l’histoire de France », évoquant un « délire de petits-blancs ». Hasfar Askar n’a pas été exclue de l’UNEF.

*Mélanie Luce a accepté de répondre par téléphone aux questions de notre journaliste Marie Corcelle le 1er avril

07/04/2021 - Toute reproduction interdite



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De Ian Hamel