Depuis un an et l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, l’Ukraine est de nouveau en proie à une recrudescence d’affrontements violents. Pourquoi ce grand pays d’Europe centrale, historiquement lié à la Russie, est-il le théâtre de la nouvelle Guerre froide entre Washington et Moscou ? Explications.

L’édito international de Roland Lombardi

Actuellement, les États-Unis et l’Occident en général ont paradoxalement des relations bien plus mauvaises avec la Russie qu’avec l’Union soviétique, qui était pourtant plus puissante et menaçante durant les vingt dernières années de la Guerre froide.

Il faut rappeler que les États-Unis sont en grande partie responsables, depuis 25 ans, de cette situation. Henry Kissinger l’a souligné : « Nous n’avons fait aucun effort sérieux pour associer la Russie à une nouvelle architecture de sécurité en Europe ».

Absurdité géostratégique ou acte délibéré de la part des Américains ? Quoi qu’il en soit, Washington n’a jamais cherché véritablement à profiter, au début des années 2000, et durant ses premiers mandats, des disponibilités de Vladimir Poutine et de sa volonté de s’ouvrir à l’Europe et l’Occident (contre l’avis du courant « slavophile » et nationaliste qui existe en Russie depuis Pierre le Grand, à la fin du XVIIIe siècle). Le président russe songeait même, à l’époque, à rejoindre l’Alliance atlantique avec l’espoir d’une redéfinition du rôle de l’OTAN ou en créant « une nouvelle entité dans laquelle la Russie deviendrait un partenaire égal ».

Au lieu de cela, l’ombre du penseur démocrate et viscéralement anti-russe, Brzeziński, et des néoconservateurs planera dès lors sur la politique américaine vis-à-vis de Moscou. Les promesses orales des républicains et réalistes Georges H. Bush et James Baker à propos du non-élargissement à l’est de l’OTAN après la dissolution du Pacte de Varsovie ont été balayées par le démocrate Clinton et Bush fils, sous influence des « néocons ».

À la fin des années 1990, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque intègrent l’OTAN, suivies au début des années 2000 par la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie et surtout les Pays baltes.

Dès lors, la stratégie américaine est limpide : multiplier les nouveaux clients pour son puissant complexe militaro-industriel, puisque les pays européens préfèrent la protection étasunienne en achetant du matériel américain plutôt qu’européen (et français en l’occurrence !) ; et empêcher coûte que coûte une « alliance » entre l’Union européenne et la Russie, qui serait alors la plus grande menace des États-Unis pour son hégémonie mondiale dans tous les domaines.

Un nouveau tournant est atteint en 2008 : l’OTAN annonce une adhésion prochaine de la Géorgie et de l’Ukraine. Moscou enrage. Durant l’été, Poutine lance ses chars en Géorgie au prétexte de protéger l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, deux territoires sécessionnistes, menacés par Tbilissi. Après une semaine d’affrontements, les deux provinces déclarent leur indépendance et passent définitivement sous tutelle russe et l’intégration de la Géorgie à l’Alliance atlantique n’est plus d’actualité.

L’Ukraine, l’épicentre des tensions américano-russes

Quant à l’Ukraine, le maître du Kremlin ne peut accepter, pour des raisons géostratégiques d’abord, de voir « la Petite Russie » sortir du giron de Moscou. Historiquement, l’Ukraine est le cœur de la Russie et elle y est donc fondamentalement liée depuis plus longtemps que certains départements ne sont français ! Pour Poutine, la perte de la base vitale de Sébastopol est inacceptable. Deux révolutions pro-occidentales et soutenues en sous-main par Washington ont secoué le pays en 2004, et surtout en janvier 2014. Excédés des interférences américaines dans leur sphère d’influence et le véritable coup d’État fomenté par les Américains à Kiev en 2014, les Russes passent à l’action. En février de cette année, Moscou annexe alors la Crimée – province historiquement russe « offerte » par Khrouchtchev en 1954 à la République socialiste autonome d’Ukraine, membre de l’URSS – après, il faut le rappeler à certains, un référendum… comme pour Mayotte avec la France en 2009 !

Dans le même temps, les troupes russes interviennent pour soutenir les indépendantistes pro-russes dans le Donbass, région orientale de l’Ukraine, majoritairement russophone et désormais hors du contrôle de Kiev. Cette réaction est condamnable, certes, mais elle est le résultat d’une politique occidentale irresponsable.

À l’époque, Obama avait résisté aux pressions belliqueuses de son entourage (Hillary Clinton la première), qui souhaitait intervenir. Seule une série de lourdes sanctions économiques et commerciales ont été votées à répétition contre Moscou par les États-Unis, suivis des Européens. Sanctions qui se sont d’ailleurs révélées très couteuses et dommageables pour l’économie européenne, et la France en particulier…

Par son arrogance et ses erreurs, l’Occident a donc permis de réveiller le courant « slavophile » sous sa forme la plus anti-occidentale, tout en poussant la Russie dans les bras de la Chine, et ce malgré sa méfiance historique et ses craintes territoriales et démographiques en Sibérie.

C’est la raison pour laquelle, Trump, bien conseillé par Pompeo, et surtout conscient que le véritable danger pour la puissance américaine était la Chine, voulait redéfinir, en dépit du blocage de l’État profond états-unien, ses relations avec Moscou. D’où un relatif apaisement des relations sous le mandat de l’ancien président.

Après cette parenthèse de quatre ans, le regain de tensions américano-russes était prévisible, comme je l’avais annoncé, avec le retour des démocrates au pouvoir.

Comme évoqué dans un précédent article, ceux qui ont emmené Biden à la Maison-Blanche ne souhaitent pas un conflit avec la Chine. L’économie américaine (comme celle de l’Europe) est déjà l’otage de la puissance financière de Pékin. Au contraire, la Russie de Poutine est le Croque-mitaine idéal, bien moins puissant et dangereux que la Chine…

D’autant que les élites progressistes de la côte-est américaine comme celles de Bruxelles n’ont jamais pardonné à la Russie, par idéologie et au mépris des invariants historiques, culturels et intrinsèques des nations, d’être restée elle-même et qu’elle ne se soit jamais transformée après 1992 en une insipide social-démocratie de type nordique…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Éditions, 2019), Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Éditions, 2020) et Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire, Chroniques géopolitiques (VA Éditions, 2021).

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03/01/2022 - Toute reproduction interdite


Des membres des services ukrainiens marchent le long d'une tranchée sur la ligne de front près du village de Travneve dans la région de Donetsk, en Ukraine, le 15 décembre 2021.
© Gleb Garanich/Reuters
De Roland Lombardi