L’organisation défensive créée pendant la guerre froide afin de répondre à une éventuelle attaque soviétique semble aujourd’hui avoir perdu de son essence pour n’être plus devenue qu’un instrument au service des États-Unis. Un travers que dénonçait déjà De Gaulle à l’époque. Eric Denécé, fondateur et directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), analyse la mainmise américaine sur l’Alliance atlantique.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : L’OTAN est-elle encore pertinente à l’heure actuelle ?

Éric Denécé : L’OTAN aurait dû être dissoute à la fin de la guerre froide. En tant qu’organisation défensive crée pour faire face à l’Union soviétique, une fois celle -ci disparue, il n’y a plus de menace : l’OTAN n’a donc plus de raison d’exister. Aujourd’hui elle n’est plus qu’un instrument de la politique étrangère américaine.

Fild : Peut-on aujourd’hui considérer la Russie comme une menace qui donnerait une raison d’être à l’OTAN

Éric Denécé : Il n’y a pas de menace russe. Le budget de la défense de la Russie est 9,5 fois plus faible que celui des Américains, et inférieur à celui de la France et de l’Allemagne cumulés. Les forces russes sont présentes dans 4 ou 5 pays du monde - notamment en Syrie et en Arménie où elles jouent le rôle d’interposition - quand les forces américaines le sont dans 177 pays. La menace russe est une construction américaine. Les États-Unis, pour conserver leur leadership de plus en plus contesté dans le monde, ont besoin de réunir autour d’eux le camp occidental. Pour ce faire, ils construisent une menace. Le danger chinois ne prend pas vraiment chez les Européens, car il est trop éloigné géographiquement, d’où l’intérêt de l’axer sur la Russie. On est dans une menace construite pour des raisons politiques, venant essentiellement des États-Unis et un petit peu de la Grande Bretagne – grande alliée des Américains - où l’OTAN sert finalement d’instrument de politique étrangère américaine : c’est une manière de s’assurer que les pays européens restent à la botte de Washington et ne cherchent pas à s’autonomiser tant sur le plan de l’armement que de la politique étrangère. À l’exception de la France et du Royaume-Uni, les Européens ne veulent plus prendre leur défense en main, ils ne veulent plus ni en assumer les coûts ni la responsabilité. Par ce renoncement, ils se placent sous protection américaine : c’est une abdication objective et volontaire de leur souveraineté sur les questions de défense. Les ex-pays de l’Est quant à eux ont indéniablement souffert de l’occupation soviétique, notamment sous la période stalinienne, et ils nourrissent un ressentiment qu’on peut considérer comme légitime à l’égard de la Russie. Mais il est exacerbé et devient presque irrationnel, et ont ainsi la fâcheuse tendance à aller dans le même sens que les États-Unis, c’est-à-dire faire monter une menace russe de manière démesurée. L’OTAN se voit ainsi renforcée par la volonté des Européens de ne pas se défendre eux-mêmes et par la peur totalement excessive des pays de l’Est à l’égard de Moscou- même si elle est fondée. Le reste de l’Europe est donc entraîné dans la construction d‘une menace russe, alors qu’elle n’a aucune raison d’avoir de mauvaises relations avec Moscou.

Fild : Pourquoi créer une menace russe de toutes pièces ?

Éric Denécé : Il y a un véritable enjeu : les dirigeants Britanniques et surtout Américains connaissent une situation de politique intérieure extrêmement délicate. Biden est dans un pétrin incroyable, ses réformes sont retoquées, ses projets d’investissement sont balayés par le Congrès, son parti se divise, les Républicains sont en train de remonter dans les sondages… Il a donc besoin de faire diversion quant à ses difficultés internes, d’autant que les élections de midterm approchent. Les médias américains au service du pouvoir dramatisent donc la crise pour dissimuler que le pays est à deux doigts de la fracture – certains observateurs n’hésitent pas à dire de la guerre civile. C’est certes extrême, mais cela donne une idée de la situation : la division du pays entre les Républicains très à droite, survivalistes pour certains, et les gens des villes, les Démocrates, très orientés Black Live Matter et woke. Vous avez deux mondes qui s’affrontent, ce qui entraîne une déstabilisation grave des États-Unis. Ils font donc diversion, mais les Russes n’ont pas cédé, de manière légitime.

Fild : Pourtant, avec l’annexion de la Crimée en 2014, et les troubles actuels à la frontière russo-ukrainienne, la Russie ne pourrait-elle pas s’avérer dangereuse avec ses velléités expansionnistes ?

Eric Denécé : Il faut remettre les choses dans leur contexte. Le coup d’État à Kiev en 2014 était illégal puisque Ianoukovytch était un président démocratiquement élu, et que son renversement aurait pu avoir lieu aux présidentielles qui devaient se dérouler un an plus tard. L’Occident a soutenu un coup d’État illégal, donc comment donner des leçons à la Russie ? Le référendum en Crimée a eu lieu sans observateur extérieur, il ne peut donc être valable, mais toute la population de Crimée est russe : il suffirait demain à la Russie de faire un nouveau référendum avec des observateurs étrangers pour que cela devienne légal. Nous sommes mal placés pour reprocher à Moscou ce genre d’attitude au regard des nôtres : nous refusons de reconnaître l’indépendance de la Crimée et du Dombass alors que nous avons fait l’inverse au Kosovo au détriment des Serbes. Cette politique du deux poids deux mesures nous enlève toute légitimité pour donner des leçons et nous fait perdre tout crédit. Certes, il est vrai que Moscou est redevenue agressive en matière de renseignements et de cyber-attaques contre l’Occident, mais c’est justement parce qu’on se moque d’eux et qu’on les met sous pression. La Russie a avalé beaucoup de couleuvres depuis une trentaine d’années. Aujourd’hui les Russes restent fermes sur leurs positions, et nous sommes face à une construction médiatique de la part des Américains pour les pousser à la faute et tenter de les sanctionner.


Fild : N’y-a-t-il pas un risque d’ainsi pousser Moscou à se rapprocher avec Pékin, ce qui compromettrait les Américains ?

Eric Denécé : Les Américains sont des apprentis sorciers… On ne sait pas qui pilote le navire en ce moment. Leur politique est incohérente : ils ont réussi à projeter les Russes dans les bras de la Chine. C’est une stratégie à courte vue : pour eux la Russie est un adversaire moins dangereux que la Chine, et leur permet de mobiliser plus facilement l’ensemble de l’Europe derrière eux. Mais ce qui leur semble être une victoire tactique est une erreur stratégique, car cette alliance sino-russe qui est une catastrophe pour tout l’Occident se met peu à peu en place. Mais la Maison-Blanche n’en a rien à faire, ce qui l’intéresse, ce sont les élections de l’année prochaine. Dans le pire des cas, même s’il y avait une guerre, les Américains ont précisé qu’ils n’enverraient personne en Ukraine. Ils resteraient bien loin de tout ça, vendraient des armes et appliqueraient des sanctions. C’est la politique actuelle. De plus, rappelons que l’équipe de la Maison Blanche n’est pas au niveau des précédentes. Il n’y a plus de personnalités majeures ou de grands stratèges – même dangereux – comme Rumsfeld, Cheney… Les idéaux sont toujours néo-conservateurs, mais les personnalités sont d’un moindre calibre, paraissent démunies, imprévisibles et dangereuses. C’est un petit peu la même chose au Royaume-Uni, ou Johnson est dans une position très fragile, suite au Brexit qui est un échec pour l’économie, à l’affaire du Partygate et aux problèmes internes du Parti conservateur.


Fild : Emmanuel Macron avait déclaré que l’OTAN était en état de « mort cérébrale » en 2019. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Eric Denéce : Emmanuel Macron a tort, et il est surtout plein de contradictions. Il veut envoyer des troupes en Roumanie tout en essayant de négocier. Il essaye d’être autonome sans l’être. Je crois qu’il est surtout motivé par les présidentielles qui approchent, ce qui accroit sa volonté de jouer un rôle diplomatique dans cette crise. Que l’on sorte de l’OTAN oui, qu’il dise qu’elle ne sert à rien, oui, mais l’organisation n’est pas en état de « mort cérébrale ». C’est un instrument américain qui fonctionne très bien. Sa déclaration était soit maladroite soit impropre, mais l’OTAN continue de vivre. Elle permet la vente de matériel américain en Europe, d’imposer aux armées européennes des normes américaines, de fournir des auxiliaires pour aller aider les États-Unis lors de leurs interventions extérieures comme ce fut le cas en Afghanistan et en Irak. L’OTAN n’avait rien à y faire, elle ne remplit plus aujourd’hui les missions pour lesquelles elle a été conçue.

08/02/2022 - Toute reproduction interdite


Des soldats de la 82e division aéroportée montent à bord d'un avion de transport C-17 pour un déploiement en Europe de l'Est à Fort Bragg, en Caroline du Nord, le 6 février 2022.
© Bryan Woolston/Reuters
De Fild Fildmedia