Elliot Sefton-Nash, scientifique planétaire britannique à l’Agence spatiale européenne (ESA), analyse pour Fild une nouvelle étude publiée par la NASA et l’Université de Hawaii, mettant en garde contre les conséquences des effets combinés de l’oscillation de l’orbite de la Lune et du réchauffement climatique. Des marées hautes et des inondations records seraient à prévoir dès les années 2030.

Entretien conduit et traduit de l’anglais par Alixan Lavorel

 

Fild : De façon générale, pouvez-vous expliquer comment la Lune impacte naturellement les marées de la Terre ?

Elliot Sefton-Nash : La Lune tourne autour de la Terre environ une fois tous les 27 jours. Ce faisant, elle attire vers elle l'eau et tout ce qui se trouve sur la Terre, en raison de sa force gravitationnelle. Ce mouvement de l’eau de haut en bas ou de bas en haut provoque des marées. Au cours de l'année, vous les voyez se déplacer en fonction de la position de la Lune, de son orbite, de la position de la Terre et de sa rotation. Parfois, lorsque la Lune et le Soleil sont dans la même direction, leurs gravités le sont également par rapport à la Terre, ce qui signifie que les marées sont plus fortes. On les appelle les marrées du printemps. Pour ce qui est de cette étude, on parle également d’une oscillation de l’orbite lunaire. Avant, tout il faut rappeler que ce phénomène est naturel. C'est un peu délicat à expliquer, mais dans les grandes lignes, l’orbite de la Lune autour de la Terre est légèrement inclinée et varie de +5 ou -5 degrés. Le plan orbital de la lune oscille entre ces deux points - appelés lunar standstill ou arrêt lunaire en français, ndlr - au fil du temps. Il lui faut environ 18,6 ans pour osciller et passer du point le plus haut (+5°) au point le plus bas (-5°). Ainsi, la position relative de la Lune change, par rapport à la Terre, sur cette période.

Fild : Cette étude se concentre sur les effets combinés dus à cette oscillation naturelle de l’orbite de la Lune et au changement climatique. Quelles en seront les conséquences ?

Elliot Sefton-Nash : L’oscillation de l’orbite lunaire et le réchauffement climatique vont provoquer des inondations records dans les années 2030. L'article de la NASA prend en compte l'arrêt lunaire mineur (à -5°), où la Lune est le plus proche de l'équateur de la Terre. À cause de sa rotation sur elle-même, notre planète n'est pas totalement ronde mais légèrement écrasée sur les pôles, et donc un peu plus large à l'équateur. Pendant l'arrêt lunaire mineur, les endroits proches de l’équateur sont logiquement plus proches de la lune. La gravité y est donc plus forte ce qui signifie que les marées sont plus hautes. À l’inverse, cela signifie également que les marées sont plus faibles du côté opposé de l'orbite. Pour ce qui est des conséquences, en temps normal, les marées provoquent parfois des inondations, mais nous avons conçu notre monde pour contrer leurs effets. Toutefois, en raison du changement climatique, les grandes marées et la probabilité qu'elles se produisent pourraient devenir plus importantes lorsque la gravité de la Lune sera un peu plus forte sur la Terre. La durée de ces marées hautes pourrait aussi être plus longue dans le temps.

Fild : Quels endroits seraient les plus touchés par ces marées particulièrement hautes ?

Elliot Sefton-Nash : Les lieux où se produisent les inondations dépendent de nombreux facteurs qui peuvent les influencer. Les scientifiques américains se sont concentrés principalement sur des endroits aux États-Unis comme Boston, Pittsburgh, la Floride ou Honolulu à Hawaii. Ils ont montré que les marées étaient toutes légèrement différentes aujourd'hui, selon les lieux et leurs topographies ou leurs champs de gravité. Mais le fait est que la probabilité d'avoir dans le futur des inondations devient plus élevée à cause de l'élévation du niveau de la mer. D'autant plus quand le prochain arrêt lunaire mineur, synonyme de marées extrêmement hautes, aura lieu au milieu des années 2030. Selon eux, le phénomène s'accentuera autour des îles du Pacifique et du Golfe du Mexique qui sont déjà aujourd'hui beaucoup plus vulnérables aux inondations dues aux grandes marées. Mais bien sûr, en dehors des États-Unis, de nombreux endroits pourraient également être touchés. On peut penser aux Pays-Bas pour l'Europe par exemple. Les autres nations et organisations du monde devraient donc examiner attentivement les résultats et voir quelles seront les conséquences sur leurs propres côtes pendant cette période.

Fild : Avons-nous déjà été témoins de ce genre de conséquences graves sur la Terre, à cause des effets de la Lune ?

Elliot Sefton-Nash : Les inondations dues aux marées hautes sont naturelles, même sans le changement climatique. Une inondation est seulement considérée comme mauvaise quand elle a des effets négatifs sur les populations. Mais nous nous sommes préparés à cela avec des barrages sur les côtes ou avec nos systèmes de canalisations modernes. Le vrai changement, c’est qu’aujourd’hui ces défenses, avec le changement climatique, ne seront plus adéquates. Alors, si nous avons déjà vu des situations terribles d’inondations dans le passé ou comme très récemment en Allemagne et en Belgique, imaginez ce qu’il se passera dans les prochaines années. Il faut retravailler nos défenses contre les inondations.

Fild : Est-il déjà trop tard pour lutter contre le changement climatique ?

Elliot Sefton-Nash : Non, il n’est jamais trop tard ! Nous avons déjà commencé à souffrir de ses conséquences et nous continuerons de l’être, c’est certain. Mais nous pouvons tous faire quelque chose pour le ralentir, voire annuler les conséquences déjà causées par l’Homme. Nous sommes déjà victimes de nos propres activités sur Terre mais nous ne devrions jamais arrêter d’essayer de rendre les choses meilleures.

Fild : Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire pour empêcher, ou du moins pour minimiser, les effets de ces inondations dans les années 2030 ?

Elliot Sefton-Nash : C’est un combat qui devra se faire main dans la main entre les gouvernements et les populations. D’abord, évidemment, par les gouvernements car défendre les populations est leur rôle. Mais beaucoup de choses peuvent être faites sur le plan individuel. Les gens font aujourd’hui déjà beaucoup plus attention à leur empreinte carbone qu’avant. Ensuite, réduire les rejets de gaz à effet de serre dans l’atmosphère aidera un peu même si cela ne changera pas la situation du jour au lendemain. Je dirais qu’avoir une conscience écologique est le minimum que l’on devrait tous avoir au quotidien pour réellement s’attaquer à ce problème qui commence seulement à nous impacter aujourd’hui. Les années 2030 paraissent lointaines mais sont finalement dans moins de dix ans. Il est temps de se réveiller.

26/07/2021 - Toute reproduction interdite


Des pompiers travaillent dans une zone touchée par des inondations causées par de fortes pluies dans le centre de Bad Muenstereifel, en Allemagne, le 18 juillet 2021.
© Thilo Schmuelgen/Reuters
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