Société | 19 janvier 2021

L’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires : une initiative de salubrité publique !

De Roland Lombardi
4 min

Devant les discours radicaux et différentialistes qui progressent dans la société française, 76 universitaires viennent de créer un « Observatoire du Décolonialisme et des idéologies identitaires ». Dans le contexte actuel où l’on voit les fondements de l’Occident attaqués de toutes parts, cette initiative peut être véritablement considérée comme de salubrité publique. 

                          Par Roland Lombardi.                              

Le 13 janvier dernier, dans un appel paru dans Le Point[1], une partie du monde universitaire a annoncé la création de l'Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires[2], un collectif de travail capable d'analyser et d'apporter la contradiction aux offensives du révisionnisme et du terrorisme intellectuel orwellien que j’évoquais dans mon dernier édito de l’année 2020[3].

À l'image de ce que nous projette la triste actualité américaine de ces derniers mois, l’Europe et particulièrement la France sont aujourd'hui elles aussi confrontées à une recrudescence d’attaques menées par une idéologie activiste radicale inspirée par l’extrême gauche et obsédée par le sexe et le « genre », la religion, la race et la lutte contre toutes les formes de domination, réelles ou supposées. Ces minorités militantes ne réclament plus l'égalité des droits pour tous mais des droits spécifiques pour chacun. Elles cherchent surtout à façonner l’actualité et influencer les opinions publiques au prisme de leur idéologie délirante. Ainsi, souvent par la violence, elles veulent imposer leur révision de l’histoire, déboulonnent les statues, défendent des concepts fous et ubuesques, interdisent les débats, censurent les grands classiques hollywoodiens ou les pièces de théâtre dont la mise en scène ne leur convient pas…

Ces actions et ces discours débiles ne sont malheureusement pas le seul fait de quelques activistes fanatiques, décoloniaux, racialistes, indigénistes ou identitaristes.

Comme le rappellent si justement les signataires de l’Observatoire du décolonialisme, « Ce mouvement idéologique procède à une occupation méthodique des postes de prestige savant, ce qui l’a fait sortir de la marginalité malgré l’extrémisme, l’intolérance et la vindicte qui le caractérisent ».

Les délires idéologiques de cette fameuse French Theory portée par Deleuze ou Foucault, qui ont essaimé aux États-Unis dans les années 1970, sont - ne l’oublions jamais - bien installées dans l’Université française depuis les années 1960. Lieu qui devrait être pourtant un sanctuaire de la recherche dans toute démocratie digne de ce nom.

C’est également pourquoi une partie du milieu universitaire français est depuis devenu totalement aveugle au réel et au monde qui l’entoure.

Universitaire moi-même, je suis un témoin privilégié de cette véritable « chape de plomb idéologique » (Tiers-mondisme anticolonialiste puis un gauchisme résolument pro-palestinien, anti-israélien et anti-occidental) sur l’enseignement supérieur et la recherche en France, notamment dans les études sur le monde arabo-musulman.

Une partie du milieu des orientalistes ou islamologues français a depuis longtemps imposé une certaine doxa qui considère le monde arabe tel un bloc monolithique, l’islam politique comme une nouvelle Internationale des opprimés et tous les Arabes comme les nouveaux damnés de la Terre qu’il faut « exciter » et aider à se dresser contre le méchant homme blanc occidental, le colon israélien ou les affreux dictateurs !

C’est pourquoi on ne compte plus les erreurs d’analyses des évènements qui touchèrent pendant des décennies cette région, faute d’un prisme idéologique tenace ou d’un manichéisme et des partis pris dogmatiques. J’aime à rappeler comme exemple l’enthousiasme naïf de la majorité des chercheurs français pour les « printemps arabes » qui allaient, à coup sûr à leurs yeux, balayer les dictatures et instaurer la démocratie partout dans la région en un claquement de doigts. D’autres « experts », « confondant science et propagande », annoncèrent en 2011, toutes les semaines, « la chute imminente » d’Assad ou encore « un nouvel Afghanistan » pour la Russie dès son implication directe dans la guerre syrienne à partir de l’automne 2015... Ces derniers mois, ces mêmes « savants » considéraient encore la normalisation entre Israël et des pays arabes comme impossible !  Gare aux confrères divergents passibles alors d'une excommunication et d'un bannissement pour l'exemple !

Ceci serait risible si, hélas, ces « maîtres de la clairvoyance » n’étaient pas honorés, mis au pinacle et si, depuis des décennies, ils n’avaient pas l’oreille de nos dirigeants et surtout, s’ils n’étaient pas à la solde ou alliés de nos pires ennemis (comme le Qatar et les Frères musulmans) !

Au-delà des conséquences sur notre image dans le monde et notre diplomatie, de manière plus globale, cette Cancel culture participe à une « conquête méthodique d’une hégémonie culturelle » et « se traduit par une emprise croissante sur les médias, ce qui limite considérablement l’espace du débat démocratique ».

Pire, ce nouvel obscurantisme rampant et dévastateur, ne fait que saper les fondements et le contrat social des fragiles démocraties occidentales, y semant dans leurs sociétés les germes de la désunion et de la haine. Cette entreprise de « déconstruction » de l’ensemble des savoirs voire de « destruction » de l’Occident, est plus dangereuse que jamais. Dans des nations occidentales en perte de repère, empêtrées dans une pandémie interminable et en proie à une future crise économique cataclysmique, certains discours radicaux peuvent influer sur le réel et nourrir chez certaines minorités les incompatibilités entre les réalités et leurs perceptions. Ajoutons à cela une majorité silencieuse à cran et dans une situation de plus en plus précaire, qui en a assez qu’on la confine et qu’on lui demande à longueur de temps de s’auto-flageller, de s’excuser ou faire preuve de repentance pour ses ancêtres ou de ce qu’elle est, et le mélange peut s’avérer détonnant…

En défendant le pluralisme et le goût du débat, ces 76 courageux chercheurs de l'Observatoire du décolonialisme sauvent l’honneur académique et nous prouvent que tout n’est pas perdu. On ne peut donc que saluer et soutenir de toutes nos forces ce véritable acte de résistance.

 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

[1] https://www.lepoint.fr/politique/appel-de-l-observatoire-du-decolonialisme-et-des-ideologies-identitaires-13-01-2021-2409523_20.php

[2] http://decolonialisme.fr/

[3] https://fildmedia.com/article/l-annee-2020-ou-le-triomphe-du-revisionnisme-et-du-terrorisme-intellectuel

 

15/01/2021 - Toute reproduction interdite


Des étudiants suivent un cours à la faculté d'Orsay, France, le 24 mars 2017
Benoit Tessier/Reuters
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