Soyons francs : la tentation de lever les yeux au ciel est grande. Mais avant de juger, essayons de comprendre ce qui motive une part croissante – bien que marginale – de musulmans européens à tenter l’expérience. Loin d’être une lubie de bobos, le mouvement de l’Islam woke, lancé par les néo-radicaux islamistes, s’est organisé et internationalisé.

La chronique de Bouziane Ahmed Khodja

C’est indéniable : il a gagné en attraction et en visibilité ces deux dernières années, notamment en France. Au cœur de cette impulsion : des jeunes soucieux de leur spiritualité, de leur religion et de l’orgueil d´appartenir à la Ouma (La nation musulmane). Des anciens Frères musulmans qui ont le flair, les encadrent. Des stars internationales de la Daâwa (La prédication) qui s’engagent. Et des chefs européens qui nous assurent que non, l’Islam politique n’est pas la seule option. Une citoyenneté inclusive est possible. Pour en savoir plus, c’est par ici !

Face à la débâcle de l´État islamique et la perte de son territoire en Syrie et en Irak, les islamistes de la planète entière se sont vus contraints de redessiner totalement leur stratégie contre l’Occident. La chute du Califat a fait l’effet d’une implosion dans les rangs des radicaux qui ne digèrent toujours pas leur désillusion. Leurs espoirs utopiques se sont évaporés au rythme des évanescences du rêve caressé depuis un siècle, avec la fondation du mouvement des Frères musulmans par Hassan El Banna, au Caire.

Le regard orienté vers le Sahel et l’Afrique de l´Ouest ne compensera jamais la perte du Califat. Même s’il est vrai que Boko Haram, Eshabab, les Talibans en Afghanistan ou l’Iran rongé par l’usure ravalent l’orgueil des islamistes extrémistes, il ne peut en aucun cas produire l’effet escompté : reconquérir l’Andalousie. La déception des radicaux de l’islam a fait reculer leur projet, voire leur cause de plusieurs décennies. Face au réveil de la société occidentale, le militantisme islamiste s´est vu obligé de trouver de nouvelles formes de prosélytisme, une méthode novatrice.

L’art de la dissimulation

Pratiquant la Taqqiya, (le caméléonisme), les extrémistes semblent avoir trouvé chaussure à leur pied. Quoi de mieux que la primeur printanière du Wokisme, cette idéologie qui fait référence au terme « woke », qui signifie "être éveillé" ? Ce nouveau mouvement politique qui séduit les masses et les politiques de la gauche et qui rassemble sans distinction. Il faut seulement être conscient des inégalités sociales, les discriminations et la dénonciation des préjugés.

L´islamiste newlook se fond dans la masse du gauchisme pour s’approprier la sympathie d’une Europe trop incrédule, une Europe qui craint les étiquettes. « L´islamisme Woke », pour le nommer ainsi, est une aubaine pour des radicaux en costume-cravate ou en tenue new-wave. Le discours s’éloigne de l´imposition de la Charia (Dogme de l´islam) par la force et par la violence, le Djihad se moule dans l´étendard du LGTB, se drape dans la banderole des écologistes et hisse l´emblème de la lutte sociale contre le capital et la droite conservatrice.

« L´islamiste wokiste » n´affiche plus ses émotions, il les intériorise. Son djihad n´est plus une cause perdue, car il a compris que la violence terroriste ne lui a rien offert. Surveillé, persécuté, fauché et répudié par les siens ; l’islamiste idéologue violent a compris qu’il faut désormais se fondre dans la foule, investir la rue, se travestir, et revendiquer à cor et à cri sa place dans la communauté. Lui, le persécuté, souffre d’islamophobie, de racisme et de rejet systématique, et il devrait être en première ligne des barricades. Se faire voir. Le ver est dans la pomme.

Il n’est plus le loup solitaire, du moment où il ne l’a jamais été ; ni d´ailleurs chef de cellule, car il est surveillé. Il ne recrute plus dans les réseaux sociaux. Il ne voyage plus en Syrie ou en Irak. Il ne prie plus dans les mosquées et il n´endoctrine plus dans les cités des banlieues. Il a désormais un territoire, le sien, son Europe. Dans l’Union Européenne et ses institutions, il est désormais chez lui.

En épousant l’idéologie née du mouvement des Black Lives Matter, ses « frères » en Amérique , il saura faire la Daawa (la prédication) en douceur. Il a appris à rester éveillé - "Stay woke" -, s’attirer l´empathie et en user pour convertir les plus résistants en irréductibles. Point d´affrontement avec les services de sécurité ni d´échecs successifs. La violence a été stigmatisée, pour faire BCBG. Le désir de vengeance dompté et mentalisé. Former, préparer les générations futures pour le « Tamkin » (la prise de pouvoir finale).

Après la mise en œuvre de diverses politiques conséquentes de lutte contre le terrorisme et la radicalisation, les pays européens ne veulent pas lâcher prise. Les Frères musulmans, quant à eux, reconstituent leurs réseaux, loin de la clandestinité. Il suffisait de renoncer publiquement à la violence. Car son usage indiscriminé leur a coûté leur existence, presque dissolue.

Confrontés, donc, à la persécution des puissants occidentaux, les idéologues des Frères musulmans ont privilégié le repli stratégique parce que, comme le Prophète lors de sa période passée à la Mecque avant l’exil, ils se sont confinés dans une « Phase de faiblesse ». S’ils choisissent le combat, ils seront anéantis. Dans un tel contexte, l’islamiste woke devient plus mystique, plus enclin au dialogue interreligieux, au vivre ensemble. Il restreint le djihad à son sens premier, l’« Effort », il le limite à une ascèse individuelle, qui recommande au musulman d’entamer un travail pour parfaire sa foi. Il ne devra recourir, du moins pour l´instant, qu´à la prédication.

Le plan de consolidation (Khutat el tamkin)

Pour comprendre l'islam politique, et donc sa menace, il faut se référer à la conception islamique de l'univers, une perception qui fait du djihad un élément intrinsèque et indissociable de la religion islamique. La conception de l'univers, et particulièrement du djihad dans l'esprit des musulmans peut être systématisée dans « L'escalade de la Oumma ». Dans cette projection spécifique, on doit se référer à Hassan Al-Banna et à l'approche expansive et dynamique de son idéologie, pur reflet de la méthode prophétique dans la construction d'un État islamique, qui peut être projeté dans l'escalade, connue comme étant le plan de consolidation, appelé « la main ». Ainsi, le plan reflète l’état d´affaiblissement dans lequel se trouve la communauté musulmane, la seconde étape est celle de l’union d’un groupe et de la reconnaissance d’un leader (Majmouâ-Zaïm) ; ensuite, le groupe devra faire preuve de patience (Sabr), suivra la Résistance (Siraâ), la victoire (El Nasr) et enfin la prise de pouvoir (Tamkine).

Aujourd´hui, l’islamiste woke se positionne dans la deuxième phase, celle du regroupement et de la recherche d’un leader.

Pendant les années 1950 et 1960, tandis que les Frères reconstituaient leurs réseaux dans la clandestinité, la question de la violence fut au centre des débats. Selon certains, comme le Guide Suprême Hudaybi, il fallait y renoncer car son usage indiscriminé avait provoqué la « grande épreuve » de la dissolution de l’association. Selon d’autres, comme le principal idéologue de l’islamisme radical Sayyid Qotb, face à la violence d’État nassérienne, il n’était d’autre voie de salut pour instaurer l’État islamique.

19/01/2022 - Toute reproduction interdite


Des manifestantes assistent à manifestation Black Lives Matter à Leicester en Grande-Bretagne, le 6 juin 2020.
© Carl Recine/Reuters
De Bouziane Ahmed Khodja