Trop célèbre, trop reproduite, trop commentée, la Joconde est certainement victime de son succès. Au point de décevoir les millions de visiteurs qui se pressent pour la voir au musée du Louvre et de faire naître spéculations douteuses et légendes erronées. Parmi elles, la croyance tenace selon laquelle le tableau de Léonard de Vinci aurait été offert au roi François Ier par le peintre lui-même. Qu’en est-il vraiment ? Comment le portrait de Mona Lisa est-il arrivé dans les collections françaises ?

Par Stéphanie Cabanne. 

 

On pourrait croire que tout a été dit au sujet du tableau le plus célèbre du monde. Pourtant les historiens d’art continuent de l’étudier. Les recherches des vingt dernières années ont révélé des documents inédits. Malgré les lacunes, il est possible de retracer le parcours du tableau, depuis sa naissance au printemps 1503 dans l’atelier de Léonard, à Florence, jusqu’aux cimaises du Louvre. Un cheminement qui s’apparente à une enquête minutieuse.

À défaut de posséder le moindre document sur la commande, l’exécution ou le paiement du tableau, quelques témoignages attestent qu’il s’agit bien du portrait de la jeune Lisa, épouse de Francesco Del Giocondo, riche marchand de soie florentin.

Ainsi, Agostino Vespucci, collaborateur de Machiavel à la chancellerie de Florence, écrit en 1503 en marge d’une édition de Cicéron que Léonard est en train de peindre le portrait de Lisa del Giocondo. Ce témoignage, découvert en 2005 à la bibliothèque de l’Université d’Heidelberg, est venu corroborer celui de Vasari, le célèbre auteur des Vies des plus excellents peintres (1550), qui précise qu’après y avoir travaillé quatre ans, Leonard a laissé le tableau inachevé. Il conclut en disant qu’il se trouve désormais « chez le roi François de France à Fontainebleau ».

Certes, Vasari n’a pas connu Leonard, mort alors qu’il n’avait que 8 ans, mais il a rencontré à Milan un de ses plus proches élèves, Francesco Melzi, gentilhomme demeuré sa vie durant au service du peintre. C’est Melzi, connaissant le latin, qui aida Leonard à lire certains manuscrits antiques et qui tenta, après la mort du maître, d’ordonner ses nombreuses notes pour les rassembler en un traité de peinture.

Commencé à la demande de Francesco Del Giocondo ou à l’initiative du peintre, le tableau est conservé par ce dernier jusqu’à la fin de sa vie. Il l’emporte vraisemblablement avec lui dans chacun de ses déplacements, à Milan en 1508, à Rome en 1513 et finalement en France en 1516, où il se rend sur l’invitation de François Ier accompagné de ses 2 fidèles collaborateurs, Melzi et Salaì .

Le tableau est mentionné au XVIIe siècle au château de Fontainebleau par plusieurs diplomates. On suppose qu’il se trouvait à l’origine dans le célèbre Appartement des Bains, lieu de délectation du corps et de l’esprit où les tableaux de la collection royale étaient encadrés dans des décors de stucs. À la fin du XVIe siècle, Henri IV, soucieux du risque de leur dégradation dans cette atmosphère humide, les fait remplacer par des copies. La Joconde est alors placée dans l’appartement de la reine Marie de Médicis où il est admiré par plusieurs visiteurs. Parmi eux, il y a le célèbre duc de Buckingham, fin collectionneur, qui tente en vain de convaincre Louis XIII de le lui céder. Tout naturellement, le tableau suit les changements de demeure des souverains : sous Louis XIV, il figure au Louvre dans le Cabinet du roi, puis à Versailles dans la Petite Galerie. La Révolution le porte au Muséum central des arts - le Louvre - dont il sera décroché quelque temps, à la demande de Napoléon, pour orner la chambre de Joséphine aux Tuileries.

Comment le tableau est- il entré en possession de François Ier ?

Malgré les liens d’estime et d’affection qui l’unissaient au roi dont il était l’invité choyé à Amboise, Léonard de Vinci n’eut manifestement pas le désir de lui faire cadeau de son tableau qu’il acheva petit à petit, au fil des années. Il demanda en effet la naturalisation afin d’échapper au droit d’aubaine en vertu duquel tous les biens d’un étranger décédé sur le sol français revenaient au souverain. Une fois naturalisé, Léonard rédigea son testament, le 23 avril 1519, léguant à Melzi tous ses manuscrits et dessins.

Étrangement, il n’y est fait aucune mention des peintures.

C’est la « piste Salaì » qui fut finalement exhumée : Salaì (« petit diable » en italien) n’est autre que le second disciple de Léonard. Entré dans son atelier à l’âge de 10 ans, le jeune garçon loqueteux et illettré avait été échangé par l’artiste à son père contre quelques florins. Chapardeur, dissipé, Salai fut apparemment adopté par Léonard qui eut pour lui toutes les indulgences et qui le forma à la peinture.

C’est manifestement à lui qu’il légua ses plus beaux tableaux, dont la Joconde.

En effet, on découvrit il y a une vingtaine d’années un document révélant qu’en 1518 - soit un an avant la mort de Léonard - François Ier versa une somme considérable à Salai en 1518 pour l’achat de peintures. Un second document inédit, l’inventaire des biens de Salaì après sa mort, révèle qu’après avoir vendu au roi les tableaux que son maître lui avait donnés, Salaì retourna en Italie profiter de sa fortune. Il vécut à Milan dans une propriété elle aussi concédée par Léonard, avant d’être tué en 1524 d’un tir d’arbalète.

C’est donc bien à François Ier, roi épris d’art et de culture, que nous devons la présence de la Joconde sur notre sol, mais elle résulte d’un achat en bonne et due forme. Quant aux peintres français, confrontés à ce modèle fascinant, ils s’en inspirèrent pendant plusieurs générations.

02/06/2021 - Toute reproduction interdite


Portrait de Salai par Léonard de Vinci, 1502-1503
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De Stéphanie Cabanne