À l’instar de l’Internet ou de l’Intelligence artificielle il y a quelques années, la France semble avoir un train technologique de retard au sujet des crypto-monnaies. Pour Sébastien Laye, économiste et entrepreneur, l’"Absurdistan" fiscal et bureaucratique français pousse les entrepreneurs de cette industrie à s’expatrier et montre à quel point in fine, l’État se méfie de toute innovation.

La chronique de Sébastien laye

Au pays de l’autosatisfaction et de l’illusion de la French Tech, label promu par des gouvernements successifs pour s’approprier les réussites de nos entrepreneurs et autres start uppers, notre actuel secrétaire d’Etat au Numérique, Cédric O, ne pouvait qu’encenser l’industrie du bitcoin, notamment en recevant le responsable d’une plateforme d’origine chinoise, Binance, récemment installée en France. Pourtant, ce bal des hypocrites qui s’est récemment joué à Bercy - comme le dit l’entrepreneur en crypto Alexandre Statchenko - masque mal l’inadéquation de notre pays aux nouvelles technologies et applications de la Blockchain. Force est de constater que ma plongée récente dans le monde des cryptos et autres blockchain m’a amené à prendre conscience d’un nouveau train technologique raté par notre pays, comme auparavant avec Internet ou l’intelligence artificielle. Discours simplistes tenus par le gouvernement, fermetures de comptes d’entrepreneurs dans cette industrie, préparatifs d’expatriation vers les États Unis, Dubaï ou la Suisse de fortunes récentes du secteur : l’histoire de l’émergence des cryptos en France est jonchée de rendez-vous manqués avec les pouvoirs publics.

Macron s’éveille au sujet des bitcoins en 2018 : l’ancien chantre de la French Tech n’a alors pas de mots assez durs pour fustiger les crypto monnaies, dans une attitude suiviste et servile des déclarations des banquiers centraux. Il a demandé la mise sous tutelle du FMI des crypto monnaies, comparé le secteur de manière peu élogieuse avec celui du shadow banking, et l’essentiel du discours public s’est focalisé sur la question des fraudes et du recyclage d’argent sale par les cryptos. Pendant ce temps, les pouvoirs publics ont ignoré l’immense majorité des détenteurs français de cryptos qui se sont dûment identifiés sur des plateformes locales - qui ont fait de gros efforts en la matière – pour se réveiller trois ans plus tard. Entre temps, quelques succès de la blockchain ou des cryptos bien français tels Ledger, sont devenues des licornes (entreprises valorisées plus de 1 milliard d’euros) et il a donc bien fallu organiser la récupération politique. Bercy a donc reçu une plateforme chinoise adepte des paradis fiscaux, Binance, parce qu’elle vient d’installer des équipes en France. La situation est encore plus incongrue – ou hypocrite - quand on constate que personne n’est sûr que Binance respecte les agréments et le cadre règlementaire lors de son installation. Et qui pourrait lui en vouloir tant le gouvernement n’a jamais eu de volonté de préciser ce cadre ? Les dossiers d’agrément ou de Prestataire de Service sur les Actifs Numériques (PSAN) se perdent dans les couloirs de l’Amf et la fiscalité est confiscatoire. C’est peut-être de la French Tech, mais c’est surtout de l’Absurdistan bureaucratique français que tâtent les opérateurs du secteur. Le gouvernement, qui n’en est pas à un ton moralisateur près, prétend même séparer le bon grain de l’ivraie en la matière : oui à la blockchain et aux entreprises du secteur (les licornes, le nouveau fonds BPI sur le secteur, etc …) non aux cryptos : c’est un peu comme si on prétendait aider le secteur aéronautique tout en disant que voyager en avion était interdit.

Un cadre fiscal inacceptable

Comme les pouvoirs publics sont restés sur le logiciel classique assimilant les cryptos à de la fraude, ils ne font rien face aux grandes banques françaises, qui déloyalement, ferment les comptes de certains entrepreneurs dans le domaine, ou les empêchent de détenir du bitcoin. Sans parler d’un écosystème de comptables et d’avocats qui ne sait pas encore traiter par exemple la détention de bitcoins dans un bilan. Les entrepreneurs dans ce secteur ne réclament pas du capital risque étatique de type BPI . Ils demandent à l’État de condamner les banques qui discriminent les sociétés dans le secteur et qui leur coupent l’accès aux comptes et aux financements classiques. Ils réclament un cadre réglementaire sur et non volatil et des discussions avec les assureurs qui ne couvrent pas les risques du secteur. Il faut rappeler que le droit au compte est un droit pour tout citoyen, à fortiori un entrepreneur, et il faut exiger une parole publique forte sur le secteur, loin des poncifs sur la fraude ou de la supposée futilité du secteur (monnaies ésotériques, jetons chatons ou autres NFTs jetés en pâture au médias et tournés en dérision et délirante thèse du carnage éco-climatique que le minage de ces monnaies créeraient). Enfin, et on retrouvera là - uniquement exacerbées - les difficultés de tous les entrepreneurs en France. Il faut signaler un cadre fiscal inacceptable pour les détenteurs particuliers de crypto-monnaies qui les pousse à s’expatrier. La France a cette fâcheuse tendance à requalifier les bitcoins détenus à titre particulier comme du patrimoine professionnel. Au lieu de payer l’imposition sur les plus-values comme lors de la détention d’actions, les fortunes en bitcoin, petites ou grandes, passent trop souvent à la moulinette des charges sociales et des impôts sur le revenu. Quel investisseur peut rester sur une classe d’actifs où in fine on lui prend 60% des gains ? Pourquoi faire perdurer cette différence entre les détenteurs du bitcoin et les millions de boursicoteurs ou de spéculateurs dans nos grandes institutions financières ?

A l’heure où la France, notamment en pré-campagne présidentielle, se targue d’être à nouveau un pays tourné vers l’innovation, l’attitude hypocrite et contreproductive des pouvoirs publics contre l’industrie des crypto-monnaies montre à quel point notre vieil État, usé et aux abois, se méfie en réalité de toute innovation et notamment de celles qui pourraient diminuer son rôle à l’avenir…

23/11/2021 - Toute reproduction interdite


Emmanuel Macron s'exprime lors de la conférence technologique annuelle "Inno Generation" organisée par la banque d'investissement française Bpifrance à Paris le 7 octobre 2021.
© Benoit Tessier/Reuters
De Sébastien Laye