Dans Corps et âme ( Ed. Tallandier, 2021 ), Nicolas Zeller raconte son expérience comme médecin auprès des forces spéciales pendant près de 10 ans. Un récit vécu de la violence de la guerre aux quatre coins du monde. Et une invitation à réfléchir sur ce qu’est un soldat, et le sens de l’engagement.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ?

Nicolas Zeller :
Pour parler des difficultés des soldats qui engagent leur vie au combat, et pour témoigner de mon métier. Je trouvais qu’il y avait un décalage entre deux phénomènes, avec d’une part les difficultés que pouvaient traverser les soldats lorsqu’ils étaient confrontés à des situations de combat, au cours desquelles ils avaient vécu et vu des évènements parfois assez traumatiques, et de l'autre la réalité de ce que signifie l’engagement militaire. Ce dernier implique de côtoyer la violence et la mort, et certains soldats semblent percevoir au combat la réelle difficulté de cet engagement. Le métier de médecin des armées reste par ailleurs peu connu, et c’était donc une opportunité de le raconter, d’une façon simple, sans faire d’esbroufe, et juste en rapportant la réalité.

Fild : Quel est votre parcours ?

Nicolas Zeller :
À 18 ans, j’ai passé un concours qui permettait d’intégrer l’École du service de santé des armées de Lyon. J’étais étudiant en médecine, comme dans n’importe quelle faculté de médecine civile, et j’étais engagé dans l’institution militaire. Quand mes études se sont terminées, j’ai fait le choix de rejoindre les régiments de l’armée de terre au sein des forces conventionnelles. Cela m’a permis de continuer à apprendre mon métier et à commencer à partir en opérations. Puis, quand je me suis senti un peu plus mûr, je me suis porté volontaire pour aller dans les forces spéciales. J’y suis resté un petit peu moins de 10 ans. Dans un premier temps en régiment, puis ensuite en état-major à Paris, où je m’occupais d’organiser le soutien médical des unités de forces spéciales projetées en opération. Cette année, j’ai rejoint la direction centrale du service de santé des armées, où je suis en charge d’études et de prospective. Un métier plus lent, mais dans lequel mon expérience passée me sert toujours.


Fild : Pour vous, qu’est-ce qu’un soldat ?

Nicolas Zeller : C’est un homme à qui vous donnez le pouvoir de porter la force pour protéger la société et la nation d’une menace existentielle. C’est lui qui ira combattre pour votre sécurité et la garantie de votre vie. C’est donc un homme qui fait le choix de donner toute sa vie au service de la Nation, dans le sens le plus simple, et le plus difficile aussi, du terme. Le médecin militaire, quant à lui, est là pour que ce soldat puisse exercer son métier. Il va vérifier qu’il est apte physiquement et psychiquement à faire son devoir. Il va le suivre tout au long de sa vie militaire, en le surveillant chaque année en visite ou quand il est malade. Il l’accompagne aussi en opération. Dans ce dernier cas, le rôle du médecin militaire est de s’assurer qu’il y ait une chaîne de secours qui permettra à ce soldat d’être pris en charge dans les phases de combat, et d’être soutenu de la manière la plus efficace qui soit quand il engage sa vie.


Fild : Comment fait-on pour concilier ces deux engagements de médecin et de militaire ?

Nicolas Zeller : Le médecin militaire n’est pas un combattant. Il exerce la médecine dans un milieu particulier qui est celui des armées que ce soit en France ou à l’étranger. Ce n’est pas lui qui va porter la force. Il va permettre à un autre de le faire, et s’assurer qu’il peut le faire dans de bonnes conditions. Toute notre formation technique, médicale ou militaire, n’a pour seul but que de nous permettre de pratiquer la médecine au plus près des combats pour sauver la vie de ceux qui s’engagent. Si je porte une arme, c’est pour me défendre et pour ma propre sécurité, ce n’est pas pour attaquer quelqu’un. Il n’y a donc pas de paradoxe éthique ou moral derrière l’association de ces deux métiers.

Fild : Vous citez Hélie de Saint Marc, à travers « Le champ des braises », où la guerre est décrite comme « un paroxysme de crasse, de sang et de larmes ». Si vous deviez définir la guerre, que diriez-vous ?

Nicolas Zeller :
Hélie de Saint Marc opère ici une description de ce que les soldats vont avoir sous les yeux, c’est-à-dire l’expression crue de la guerre. Beaucoup se sont risqués à la définir, mais je crois que celle qui fait le plus consensus aujourd’hui, c’est celle d’un « affrontement de volontés ». Du niveau politique jusqu’au niveau du soldat, il s’agit d’un choc des volontés. Le soldat va confronter sa volonté à celle de son ennemi, qui voudra aussi exprimer la sienne et se battre. Ce qui est certain, c’est que lorsque Hélie de Saint Marc décrit cette réalité très crue de ce que provoque la guerre, c’est surtout les conséquences humaines de ce qu’elle peut générer qu’il met en lumière. Et là, ce n’est pas toujours très beau. Avant lui, les lettres des poilus dans les tranchées racontaient la même chose.


Fild : Vous dites dans votre ouvrage que de nombreux soldats ne sont pas réellement prêts
à affronter la réalité de la guerre. Comment l’expliquez-vous ?

Nicolas Zeller : Je modère mon propos en posant la question différemment : est-il possible de se préparer ? Et c’est le fond de ce livre. Intimement, je pense que oui, mais lorsqu’on est confronté à cette violence, les difficultés sont quasi-certaines. On sait qu’on va traverser des moments de doute, de questionnement. Ce qu’il faut faire c’est les décrire et tenter d’y répondre en avance. Or, il existe des paradoxes dans la jeunesse d’aujourd’hui. Non pas qu’elle était mieux avant, mais elle porte un handicap qui est particulièrement visible. Elle vit dans l’instant et dans l’émotion, là où le psychisme a besoin de temps et de recul. Son apport au temps est étrange. Tout est vécu dans l’immédiateté, et les émotions sont transmises dans l’instant. Nous vivons dans une société de la vitesse et du superficiel. Nous n’avons plus le temps ni l’espace pour digérer ce que nous percevons. Tout est transmis instantanément. Avant même d’avoir véritablement compris ses propres questionnements et interrogations, on les qualifie d’anormaux et on commence par les partager.

Fild : Que conseillez-vous pour mieux préparer les soldats ?

Nicolas Zeller : Prendre du recul. Replacer les choses en perspective. Les gens lisent moins, voire peu. Alors que tous les grands soldats ont décrit la guerre et ses conséquences, tout comme les moyens de s’en prémunir qu’ils avaient eux-mêmes mis en place pour absorber ces difficultés. Je crois qu’il faut s’en inspirer. Ça peut peut-être paraître rétrograde, mais ces repères-là, qui sont durables, sont en compétition avec les idoles d’aujourd’hui, qui sont éphémères et séduisent la jeunesse. Elles sont surtout accessibles beaucoup plus facilement et sans effort. Se comparer à un sportif de haut niveau est beaucoup plus simple. Le soldat et ce dernier ont effectivement des choses en commun, comme la volonté, la détermination, l’effort. Mais ce n’est probablement pas le bon type de modèle. Un soldat a besoin de figures plus solides et durables, de l’ordre de celles qui ont véritablement engagé leur vie, ce qui n’est pas la réalité d’un sportif.

14/12/2021 - Toute reproduction interdite




"Corps et âme" par Nicolas Zeller
© Tallandier
De Fild Fildmedia