Myriam Traboulsi, professeur à l’Université Libanaise et chercheuse associée auprès du laboratoire Archéorient, est spécialiste du climat au Proche Orient. Elle analyse les futures variations des températures et les conséquences sur les réserves en eau dans cette région du monde où les conditions de vie sont déjà particulièrement compliquées aujourd’hui. Pourra-t-on encore vivre au Proche-Orient dans 30 ans ?

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Quelles seront les conditions climatiques au Proche Orient dans 20 ou 30 ans ?

Myriam Traboulsi : En se basant sur des prévisions modérées d'après l'évolution des données au Liban, la hausse des températures va dépasser 1°C à l’horizon 2040 et 2,5°C à l’horizon 2100. La hausse prévue est moindre au printemps et plus élevée en été. Cette augmentation des températures va atteindre 3°C durant les mois d’été à l’horizon de 2100 dans les régions intérieures, comme la Békaa du nord, au Liban. En termes de précipitations, on note une diminution sur une échelle annuelle. Elle serait de 2 à 4 % à l’horizon de 2040 et de 6 à 8 % à l’orée de 2100. À l’échelle saisonnière, la diminution est particulièrement notoire en automne et au printemps et serait respectivement de 15 et 5 %. En revanche, une augmentation des précipitations est attendue en hiver, autour de 10 % à l’horizon 2040, 20 % à en 2070 et de 5 à 15 % à échéance de 2100. Les résultats obtenus pour le Liban corroborent ceux qui ont été rapportés par d’autres études réalisées sur l’ensemble du bassin méditerranéen. Malgré cela, il faut être prudent, particulièrement en ce qui concerne les précipitations.

Fild : Dans ces conditions, sera-t-il toujours possible de vivre toute l’année dans ces régions ?

Myriam Traboulsi : La réponse à une telle question est très délicate. D’abord, les résultats des calculs se basent sur les sorties de modèles climatiques qui dépendent des données d’entrée. En d'autres termes : tout changement de l’un des paramètres d’entrée va influencer les résultats. On se pose donc des questions sur la fiabilité des modèles climatiques. Les fortes chaleurs estivales font partie du régime thermique méditerranéen mais c’est leur persistance dans le temps qui a changé. À mon avis, le problème principal qui va se poser sera plutôt le manque d’eau. Les ressources en eau dans cette région se basent essentiellement sur les précipitations liées aux masses d’air froid en provenance des régions polaires. Tout réchauffement de ces régions va influencer la nature de ces masses d’air et par la suite le type des précipitations, avec par exemple moins de neige.

Températures en hausse et précipitations à la baisse en Méditerranée

Fild : Quelles seront les conséquences pour l’accès à l’eau dans la région ?

Myriam Traboulsi : Les études que nous avons menées sur la région proche orientale ont montré une diminution des précipitations, surtout neigeuses, accompagnées d’une hausse des températures. Le résultat donne un amoindrissement des ressources en eau. Ces prévisions sont d'autant plus préoccupantes qu'elles coïncident avec une croissance démographique et une augmentation du niveau de vie, donc des besoins de consommation en eau.

Au Liban, la source de Ain Zarka - source principale de l’Oronte - est un très bon exemple. Son débit présente une baisse durant la période entre 1992-2014. Cela explique en partie la raréfaction des types cycloniques neigeux durant la même période. Il ne faut pas non plus négliger les facteurs anthropiques dont les impacts sont difficiles à déterminer.

Fild : Quel rôle joue le changement climatique dans tout cela ?

Myriam Traboulsi : Les régions méditerranéennes, en particulier les bordures du bassin oriental de la Méditerranée, apparaissent comme les plus vulnérables dans le contexte du réchauffement planétaire. Notamment par leur position en latitude et leur proximité des grands déserts du globe, de l’Arabie et de l’Afrique du Nord. Selon les scénarios les plus optimistes du GIEC, ces régions sont menacées d’une augmentation des températures estimées de 2°C à 5°C et par une diminution moyenne des précipitations de toutes les saisons estimée à 24 % à la fin du siècle. Un tel réchauffement risque d’aggraver la situation dans des régions déjà vulnérables, souffrant à la fois d’un climat chaud et d’une rareté des ressources hydriques et aura des conséquences sur le sort des réfugiés climatiques. Il est toutefois encore trop tôt pour apporter des éléments et des solutions précises à ce futur problème.

12/10/2021 - Toute reproduction interdite


Le lit asséché et fissuré du lac artificiel de Qaraoun est dans la Bekaa occidentale, le 19 septembre 2014.
© Mohamed Azakir/Reuters
De Fild Fildmedia