Les analyses des données et les renseignements d’origine électromagnétique concernant le trafic aérien permettent de repérer une intensification des vols militaires entre Londres et Kiev, correspondant avec la décision britannique d'envoyer des armes de défense antichar à l'Ukraine. L'activité des appareils de la Royal Air Force – mais aussi de l'US Army – confirme la volonté de faire monter la pression face à la menace russe sur l'Ukraine.

Par Francis Mateo

De la parole aux actes : il n'aura pas fallu longtemps à la Grande-Bretagne pour mettre à exécution sa décision d'envoyer des armes en Ukraine pour renforcer les capacités militaires de défense de ce pays, face à la menace d'une invasion russe. Alors que le ministre britannique de la Défense, Ben Wallace, s'exprimait devant son Parlement pour annoncer cette décision le 17 janvier dernier, les premiers avions cargos chargés d'armements s'apprêtaient même déjà à décoller de Grande Bretagne. Peu après la déclaration de Ben Wallace devant les députés, les premiers vols à destination de Kiev ont ainsi été enregistrés sur les radars des spécialistes du suivi de l’activité aérienne, dont Alain Charret. Cet ancien militaire français de l'armée de l'air observe et analyse les données des radars diffusées par des sites ouverts sur Internet, où il est possible de reconnaître et « suivre » l'ensemble des avions. « Dès lors, il n'est pas très compliqué de déterminer la nature des vols dans un contexte de crise comme celui-ci », précise le spécialiste : « Depuis que Washington accuse la Russie de vouloir envahir l’Ukraine, les appareils américains, ceux de sa plus fidèle alliée la Grande-Bretagne, mais aussi de la Suède et plus marginalement de la France, multiplient les vols de reconnaissance électronique à proximité des frontières russes et biélorusses, depuis l’enclave de Kaliningrad jusqu’à la mer Noire ». Alain Charret s'est fendu d'une note à l'attention du centre de recherche sur le renseignement français CF2R, où il décrit notamment les mouvements enregistrés au lendemain de l'annonce du ministre britannique de la Défense : « Pour la journée du 18 janvier 2022 un RC 135 de l’US Air Force et un avion de guerre électronique E-8C JSTARS ont évolué dans l’est de l’Ukraine, alors qu’un RC 135 de la Royal Air Force menait le même type de mission à proximité des côtes russes de la mer Noire (...) De plus, un RC-12X Guardrail de l’US Army évoluait, quant à lui, entre l’enclave de Kaliningrad et la frontière biélorusse. La Biélorussie est devenue elle aussi une cible prioritaire depuis que Washington accuse Moscou d’y avoir déployé des armes nucléaires. ». Preuve que les Russes ne sont pas les seuls à fourbir leurs armes dans cette zone de conflit, ou plus exactement d'intimidation, pour l'heure.

Des plans de vol qui révèlent des divergences diplomatiques

Grâce à ce recueil de renseignements d’origine électromagnétique, Alain Charret a pu observer que les avions n'ont pas suivi les routes habituelles au cours de ces vols. Notamment le C-17 de la Royal Air Force qui a effectué deux aller-retours entre la base aérienne de Brize Norton (au nord-ouest de Londres) et Kiev, le 18 janvier dernier. Les appareils ont en effet évité de survoler l'Allemagne et les Pays-Bas, pour dévier leur route vers le Danemark, avant de passer au-dessus de la Pologne, pour se diriger ensuite vers l'Ukraine. Un plan de vol qui révèle les divergences sur le dossier ukrainien au sein de l'UE et de l’Otan, et plus particulièrement les réticences de l'Allemagne, qui aurait ici refusé son espace aérien à la livraison d'armes. Selon nos confrères du Wall Street Journal, le gouvernement allemand s'est d'ailleurs ouvertement opposé à l'exportation vers Kiev d'armes offensives estoniennes actuellement entreposées sur le territoire de l'ancienne Allemagne de l'Est. Curieusement, ces désaccords diplomatiques ne sont pratiquement pas évoquées à Bruxelles, pas plus que ces vols militaires américains et britanniques, devenus presque quotidiens au-dessus de l'Europe. « De telles actions seraient pourtant qualifiées de « provocations intolérables » si, à l'inverse, la Russie se permettait de mener ce type de mission aux abords des côtes américaines, ou à ses frontières, que ce soit au Mexique ou au Canada », commente Alain Charret. D'autant que les trafics concernent ici un territoire qui ne fait pas partie de l'OTAN, mais dont les Russes redoutent qu'il s'en rapproche. Ce qui avive encore davantage les tensions, et donc les risques de conflit armé. Que disent les instances européennes sur ces manœuvres des forces militaires aériennes américaines et britanniques ? Rien.

21/01/2022 - Toute reproduction interdite


L'un des appareils militaires enregistré entre la Grande-Bretagne et l'Ukraine suite à l'annonce de livraison d'armes par le ministre britannique Ben Wallace
© Capture d'écran Flightradar24
De Francis Mateo