Les hausses des prix des carburants sont-elles l’arbre qui cache la forêt ? Le gouvernement sort la planche à billets pour tenter de calmer, un temps, les Français. Mais cette manœuvre ressemble plus à un pansement sur une hémorragie. En attendant, les professionnels dépendants des énergies fossiles s’adaptent tant bien que mal.

Une enquête de Jérémie Demay

« Je viens d’acheter 40 000 litres de gasoil. Mon fournisseur me demande 6 centimes de plus par litre » soupire Julien Pinnert, patron de COB 21 et COB 71, des entreprises de transport routier spécialisées dans les livraisons régionales et sur le dernier kilomètre. « En ce moment, c’est la guerre des prix, et la moindre erreur se paie cash ! ». Basées en Bourgogne, ses boîtes tournent bien, avec un chiffre d’affaires annuel dépassant la dizaine de millions d’euros, et emploient une centaine de collaborateurs. Sauf que dans ce secteur des transports, la marge avoisine seulement 2 %. Les conséquences de la crise sanitaire ont évidemment pesé sur l’activité l'an dernier, et mis à mal les bilans : « C'est surtout le deuxième confinement, à l’automne 2020, qui nous a fait mal », précise le quarantenaire. D'autant que les professionnels du transport ont peu augmenté leurs tarifs depuis 2019. Dans le même temps, les prix des matières premières (pneus, pièces détachées...) s’envolent, et avec eux les délais d’attentes. Une hausse généralisée, sauf bien sûr pour la sérénité de Julien Pinnert : « Tous les secteurs en lien avec la pétrochimie sont touchés. Depuis le mois de janvier, les carburants ont augmenté de 28 %, et les pneumatiques de 16 % ». Le dirigeant donne un autre exemple : « Je dois renouveler une partie de ma flotte de camions. Il faut déjà attendre 6 à 8 mois pour être livré. Un tracteur que j’achetais 87 000 euros hors taxe, me revient aujourd’hui à 100 000 euros ! ». S'ajoute un autre problème du secteur des transports, où les prix sont fixés à l’année avec les clients habituels, même si le tarif peut légèrement bouger avec une variable d’ajustement. Résultat : les prestations sont facturées quasiment au même prix sur toute l’année. En 2020, avec le Covid, la majorité des transporteurs n’a ainsi pas pu augmenter ses tarifs. Même en chose en 2021, « par peur de manquer de travail », précise Julien Pinnert. Mais pour 2022, ils devront répercuter la hausse sur leurs factures. « Je pense que l’augmentation tournera entre 7 % et 10 % », estime le transporteur. Et finalement, par effet de cascade, l'augmentation retombera sur le consommateur.

Une crise qui peut durer

Cette inflation va-t-elle durer pour les transporteurs, et par contrecoup pour les consommateurs ? Rien n’indique l’inverse. Comme l’annonce déjà Michel-Édouard Leclerc qui prévient « une sacrée hausse des prix dès ce mois-ci ». Bien au contraire ! En 2008, avant la crise, les prix des carburants s’envolaient. En 2018, idem. C’est d’ailleurs cette situation qui avait mobilisé les premiers Gilets jaunes, aujourd'hui à nouveau de retour le week-end sur certains ronds-points de province. En attendant, le secteur des transports reste vigilant et inquiet pour ses comptes d’exploitation, souvent négatifs dans ces entreprises. Ce qui empêche parfois les transporteurs de renouveler leur matériel, à commencer par les camions. Avec le risque de faire peser des coûts d’entretien supplémentaires qui vont encore grever davantage la rentabilité... delà d'une conjoncture compliquée, la hausse des prix du carburant risque donc d'entraîner les entreprises du transport dans une spirale de crise sur le long terme.

L’agriculture vigilante mais résignée

Autre secteur touché : l’agriculture. En ce moment, c’est la période des semis. Après les récoltes de l’été, les tracteurs sont déjà passés à plusieurs reprises dans les champs pour préparer la terre. D’après l’Ademe, le fioul domestique représente 52 % de la consommation totale d’énergie de l’agriculture française. Et selon la chambre d’agriculture de la Manche, un tracteur moyen consomme jusqu’à 40 litres pour 100 km. Les surfaces cultivables des exploitations connaissent aussi une inflation. Résultat : les tracteurs tournent à plein régime et la facture carburant explose ! « Le prix a augmenté d’un tiers depuis cet été » relève Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne. Pourtant, les préoccupations semblent ailleurs, notamment sur l’avenir de la PAC (politique agricole commune) et sur la durabilité des élevages en plein air. Nicolas Girod se veut réaliste : « Seule une rémunération plus juste permettra d’amortir cette hausse ». Pour lui, pas de doute : cette hausse ne sera pas la dernière. « Il faut réfléchir à des alternatives ». Car dans l’agriculture, l’augmentation des carburants touche également le prix des engrais azotés, qui suivent l’inflation du prix du gaz, eux-mêmes indexés sur ceux du pétrole. Plusieurs pistes de réflexion doivent être ouvertes d’après la Confédération paysanne. « Il faut valoriser les savoir-faire et limiter la mécanisation. Pour ça, il faut arrêter d’agrandir toujours plus les exploitations. Des recherches doivent être menées pour limiter les passages des tracteurs. »

S’unir pour mieux résister

Il existe déjà quelques solutions pour limiter les impacts des différentes hausses, comme, les Cuma (coopérative d’utilisation de matériel agricole). En son sein, la coopération peut se dérouler à différents niveaux allant jusqu’à la Cuma intégrale, où tout est mis en commun, même les terres. Un autre mode de culture permet de limiter les passages des tracteurs : le semis sous couvert. Des idées, nos agriculteurs n’en manquent pas. Certaines fermes travaillent déjà pour que le méthane transformé puisse être injecté dans les moteurs modifiés des tracteurs. « Nous devons revenir à des choses que nous savons faire », explique Nicolas Girod. « Les questions que l’on se pose aujourd’hui doivent nous ouvrir les yeux et les oreilles pour inventer notre futur. » En attendant, la Confédération paysanne avance une mesure originale pour faire à l’urgence : un remboursement partiel de la TICPE (taxe intérieure sur la consommation de produits énergétiques). Mais avec une nuance : avec un plafond fixé à 4 000 litres ! « Il faut être cohérent » insiste Nicolas Girod. Pour lui, sans plafond cela reviendra à encourager encore plus cette consommation, sans devoir trouver d’autres solutions.

Les funambules du gouvernement

Trouver un remède qui ne soit pas pire que le mal : c’est exactement le même dilemme du gouvernement. Comme l’a expliqué Barbara Pompili, ministre de l’Environnement, dans des conversations rapportées par le Canard enchaîné (27/10/21) : « la baisse des taxes serait en contradiction avec le message que porte la montée progressive de la fiscalité sur les énergies carbonées ». Alors, que faire ? Laisser la grogne monter sans bouger le petit doigt ? Attendre que les Gilets Jaunes reprennent les ronds-points et provoquent une convergence des luttes avec les anti-pass, les anti-Macron, et tous les mécontents de la politique du gouvernement ? Dans ce cas, le chemin risque d'être long, pour la majorité, jusqu'aux élections présidentielles ! Et une baisse des taxes ne serait que transitoire face à une hausse de toute façon inéluctable des énergies fossiles. En plus, cela coûterait une fortune, pour des effets assez minimes : une baisse à la pompe de 10 centimes par litre d’essence coûterait 5 milliards d’euros, selon les calculs du gouvernement. Car le prix de l’essence - et des taxes qui en découlent - est de première importance pour les caisses de l’État : en 2020, malgré les confinements, les différentes taxes ont rapporté plus de 27 milliards d’euros. Pour bien comprendre, il faut décortiquer les tarifs : l’achat du pétrole brut, le coût du raffinage, et enfin le stockage, les transports, et les stations-service ne représentent au total « que » 40 % du prix. Le reste ? Différentes taxes comme la TICPE. C’est sur cette dernière que les gouvernements successifs tentent de jouer pour réduire le prix, notamment pour les professions dépendantes du carburant. Ensuite, la TVA qui vient s’ajouter à deux reprises. D’abord, sur cette TICPE, mais aussi sur le prix final.

Le chèque est mat

De ce jeu d’équilibriste, est né le fameux « chèque carburant » ou « indemnité inflation » : 100 euros pour 38 millions de Français. Une somme qui sera versée par les entreprises dès le mois de décembre à leurs salariés touchant moins de 2 000 euros nets mensuels. Au passage, le gouvernement transforme les patrons en banque de l’État. Pour l’instant, personne ne sait comment les entreprises seront remboursées… Une des pistes envisagées : un allègement des charges sociales. Dans quels délais et avec quelles modalités ? Silence radio. En revanche, il est certain que ces augmentations successives font déjà des heureux : Total a multiplié par 23 son bénéfice net avec 4,6 milliards d’euros au troisième trimestre ! Le coup de pompe sur le budget des ménages devient une pompe à fric pour d’autres.

09/11/2021 - Toute reproduction interdite


Une station-service Total à Paris, le 6 février 2020. (Illustraton)
© Gonzalo Fuentes/Reuters
De Jéremie Demay