Pendant longtemps, le lapis-lazuli fut moins une couleur qu’une matière précieuse, arborée par les puissants à la tête des empires. Il traversa les millénaires et d’incalculables distances, transporté de siècle en siècle à travers les montagnes, les mers et les déserts, pour prendre place dans les plus grandes collections, garnir les bijoux et les tombes, ou devenir sur la palette des peintres le plus somptueux des pigments. Comment et pourquoi le lapis-lazuli est-il devenu le bleu par excellence, et l’objet de toutes les convoitises, d’hier à aujourd’hui ?

Par Stéphanie Cabanne.

Sa couleur profonde lui a donné son nom, du latin « lapis » et du persan « lazuli », pour signifier « pierre bleue ». Les inclusions de pyrite qui le traversent parfois, rendant son travail difficile, étaient prises dans l’Antiquité pour des paillettes d’or.

Dès le VIIIe millénaire av. J.-C., les difficultés extrêmes furent bravées par les hommes pour exploiter les gisements de lapis-lazuli, situés à 3 000 mètres d’altitude dans les montagnes au nord-est de l’Afghanistan, ou dans les monts du Chang-hai, à la frontière afghano-pakistanaise. Il ne fallait pas moins de témérité pour l’acheminer ensuite vers la Perse, la Mésopotamie et l’Égypte, où l’arborer était le signe d’un grand pouvoir. Les archives des cités antiques et les objets retrouvés en fouilles témoignent de l’intensité des échanges commerciaux. Considéré comme la véritable pierre précieuse de l’Antiquité, le lapis-lazuli vit son prix, basé sur la valeur de l’argent, croître constamment au cours des siècles. Et comme toujours en pareil cas, des imitations apparurent sur le marché.

Cette valeur marchande perdura longtemps et augmenta lors de l’ouverture des grandes voies maritimes, à la Renaissance. Pour Vasco de Gama et Christophe Colomb, le lapis-lazuli faisait partie des richesses à rapporter, aux côtés des perles, de la cannelle et du gingembre, de l’améthyste et du grenat.

Tout naturellement, il entra dans les collections des princes, sous forme brute ou manufacturée. Les camées ou les vases antiques conservés furent montés au XVIe siècle en orfèvrerie, arborant les formes les plus extravagantes pour figurer sur les tables des princes : coquilles, dragons et dieux de la mythologie provoquaient l’émerveillement et certifiaient le prestige de leur propriétaire.

À l’imitation des Médicis, des Habsbourg ou de Mazarin, Louis XIV rassembla une collection de vases en pierre dure - la plus importante comptant 950 pièces - au sein de laquelle figurait l’imposante Nef en lapis-lazuli, conservée aujourd’hui dans la Galerie d’Apollon du Louvre : à son sommet, Neptune, assis sur un coquillage posé sur une tête de satyre, conduit la nef menée par un requin. Sensible à la fantaisie, à l’exotisme tout autant qu’à la virtuosité technique, Marie-Antoinette choisit ce vase un siècle plus tard pour le placer sur la cheminée de sa chambre à Versailles, bien que la mode des gemmes fût passée depuis longtemps.

Le bleu du Ciel et des dieux

Dans l’Épopée de Gilgamesh, composée dans la Mésopotamie du IIe millénaire av. J.-C., le grand héros parti en quête de l’immortalité consigne le récit de ses aventures sur une tablette de lapis-lazuli. Car cette matière si précieuse était aux yeux des Mésopotamiens le symbole de la vie surnaturelle et de la puissance des dieux. Porter un bijou orné de lapis-lazuli protégeait du mauvais sort ; s’en dépouiller, comme le fait la déesse Ishtar pour descendre en Enfer, c’était s’exposer aux « 60 maladies » !

Pour les Égyptiens, le lapis traversé de filets d’or était semblable à la voûte céleste parsemée d’étoiles. Ils couvrirent les plafonds des tombes de ce bleu profond et lui associèrent les divinités régénératrices. Rien d’étonnant à ce qu’il fût considéré comme le signe des forces surnaturelles et que le scarabée, associé à la renaissance, fût souvent sculpté dans cette matière.

Dans l’Occident médiéval, il fallut attendre le XIIe siècle et la révolution spirituelle qu’il généra - substituant un Dieu miséricordieux à un Dieu vengeur, adoucissant les formes divines en leur conférant une humanité nouvelle - pour que le bleu, associé à l’idée d’apaisante lumière, irradie fresques et enluminures. Les cieux, les drapés du Christ et des saints, se parèrent de bleu. La Vierge Marie surtout, « Reine du Ciel », concentra sur elle cette couleur chargée d’espoir. Et pour peindre un tel bleu, les artistes recoururent au lapis-lazuli.

Acheminé jusqu’en Europe par des ports comme Venise, le lapis-lazuli broyé et réduit en pigment coûtait très cher, au point que les riches commanditaires stipulaient par contrat son utilisation pour les parties les plus importantes d’un tableau. Il n’était souvent appliqué qu’en toute dernière couche, sur une préparation de bleu de cuivre. Il fallait être Léonard de Vinci pour l’utiliser en abondance, de sa propre initiative, dans un tableau aussi vaste que la Sainte Anne, par souci de perfection absolue ! Le plus éclatant et le plus somptueux de tous les bleus, seul apte à exprimer l’infini du Divin, se retrouve sur le manteau des Vierges de Botticelli et de Raphaël, il drape les figures majestueuses de Philippe de Champaigne et pare même le front de la profane Jeune fille à la perle de Vermeer...

Bien que détrôné par le diamant dans la joaillerie de luxe, le lapis-lazuli est toujours utilisé de nos jours. Au point que la maîtrise de son exploitation est au centre d’importantes convoitises en Afghanistan. Depuis 2016, ce sont les Talibans qui ont mis la main sur son commerce, qui leur aurait rapporté 300 millions de dollars en 2021. Après avoir été l’apanage des dieux et des rois, le lapis-lazuli fait aujourd’hui figure de « minerai de guerre »... triste évolution qui rappelle que, de siècle en siècle, le plus beau de tous les bleus suivit le destin des hommes.

04/11/2021 - Toute reproduction interdite


Vierge à l'Enfant et des anges chantants par Sandro Botticelli
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De Stéphanie Cabanne