Société | 6 juin 2021
2021-6-6

L’enseignement du Français en Turquie, une longue histoire !

De Amira Géhanne Khalfallah
4 min

En Turquie, la transmission de la langue française s’inscrit dans une longue lignée de traditions familiales.  Malgré les récents changements politiques et les tensions entre les présidents Macron et Erdoğan, l’enseignement du français se porte plutôt bien. État des lieux…

Reportage de Amira-Géhanne Khalfallah

Parler français en Turquie est un signe de distinction sociale. Atatürk était francophone et ses nombreux admirateurs sont francophiles.

Tous les ans, ce sont quelque 8000 élèves qui s’inscrivent dans les écoles francophones. On les appelle les White Turkish, ces turques européanisés qui fréquentent les établissements étrangers. « Ceux qui ont étudié dans une école francophone vont encourager leurs enfants à en faire de même et ils les coachent », renseigne Elise Kolb, professeur de français.

Les racines de la langue française en Turquie remonteraient presque à l’époque de Molière : « Le français a été reconnu comme la langue de la diplomatie à partir du traité de Rastadt (1714) qui fut rédigé exclusivement en langue française », rappelle l’universitaire Ekrem Aksoy. « Il était au départ enseigné, dans les établissements fondés et gérés par les religieux en Turquie ottomane. Il a connu, à partir du XIXe siècle, un grand succès », constate-t-il dans Les Établissements d’enseignement français en Turquie. « Les écoles francophones destinées au départ aux minorités arméniennes, chrétiennes et juives sont devenues au fur et à mesure celles des élites », selon Carole Granier qui enseigne le français à Istanbul depuis 18 ans.

Fondés il y a plus d’un siècle, les établissements catholiques francophones d’Istanbul ont toujours le vent en poupe. Au cœur de Beyoğlu, dans les quartiers huppés de la partie européenne de la ville, se niche le lycée francophone Sainte-Pulchérie. 460 élèves s’y rendent quotidiennement et suivent un règlement intérieur des plus stricts. Ici l’uniforme est de rigueur, devoir et discipline sont les mots d’ordre, même si le théâtre et le cinéma ont également une place importante au sein de l’établissement qui coûte la bagatelle de 8500 euros en frais d’inscription hors livres, ramassage scolaire et cantine. Pour les enseignants, un code vestimentaire est également exigé : pas de jean ni de sandales en été et les costumes-cravates sont obligatoires pour les hommes… Pourtant l’engouement pour cette éducation astreignante et quasiment à l’ancienne n’a rien de désuet ici « Le nombre d’inscrits n’a cessé d’augmenter ces dernières années », se réjouit Julian Baillargue, responsable de niveau et membre de la Direction. « Mais nos murs ne sont pas extensibles et l’année qui vient, nous prendrons moins d’élèves », prévient-il.

Pas très loin de Sainte-Pulchérie, sur le célèbre boulevard Istiklal, trône depuis plusieurs siècles déjà l’un des établissements les plus prestigieux de Turquie, le Lycée Galatasaray, anciennement Lycée impérial Ottoman (Mekteb-i Sultanı), dont le programme s’inspire du système français depuis 1868. L’imposante école est une référence en matière d'éducation à la française et attire autant pour la qualité de son programme que pour son architecture et ses beaux jardins verdoyants situés en plein centre d’Istanbul. S’inspirant de cet enseignement et poursuivant une politique d’ancrage de la langue française en Turquie, François Mitterrand a créé en 1992 l’Université Galatasaray, symbole de l’amitié entre les deux pays. Une amitié mise à mal ces récentes années suite aux innombrables tensions entre la France et la Turquie.

Pour mémoire, le point d’orgue a été atteint en février dernier lorsque le gouvernement d’Erdoğan avait décidé d’imposer aux enseignants français de Galatasaray un niveau B2 en turc. Cette nouvelle mesure est tombée comme un couperet au moment où les enseignants devaient renouveler leurs titres de séjour, freinant ainsi l’élan des nouveaux arrivants et créant un nouvel obstacle à l’enseignement français au sein de cette importante université.

Mais malgré les cieux orageux franco-turcs, l’université continue d’enseigner à égalité dans les deux langues. Du moins, pour l’instant !

Osman fait partie de l’élite qui a étudié au lycée et à l’Université Galatasaray. Si ses parents ne sont pas francophones, il a très vite été séduit par le charme de la langue française et ses sonorités. Diplômé de Sciences Politiques, il fréquente les Français et les francophiles et se plait à pratiquer la langue au quotidien. Le jeune homme de 31 ans, pourrait être un excellent guide touristique tant ses connaissances d’Istanbul et de l’histoire de la Turquie sont immenses. Mais il fait surtout un excellent promoteur de la langue française dont les références restent Balzac et Ronsard.

Si Osman voue un amour inconditionnel pour la langue française, ce n’est pas le cas des nouvelles générations estime-t-il. « L’Allemagne déploie ses charmes et met les bouchées doubles en multipliant les partenariats avec les écoles en Turquie et offrants de nouvelles perspectives », explique-t-il « Il y a plus d’opportunités en Allemagne qu’en France », renchérit-il.

Le français serait-il en perte de vitesse ? Ce ne serait pas le cas si l’on se fiait aux statistiques et au nombre d’inscrits dans les établissements francophones. Toutefois, les chiffres doivent être nuancés. « Seulement un tiers de nos élèves est là pour la langue et la culture française », précise Julian Baillargue. Le reste est plutôt séduit par le réseau international des établissements francophones, l’un des plus importants au monde, ainsi que par la rigueur de l’éducation à la française, très appréciée par les Turcs.

Toutefois, au-delà des raisons pour lesquelles les jeunes turcs arrivent dans ces écoles, le français semble avoir encore de beaux jours devant lui…

31/05/2021 - Toute reproduction interdite


Un drapeau flotte au-dessus du consulat français, dans le centre d'Istanbul, le 27 octobre 2020.
© Murad Sezer/Reuters
De Amira Géhanne Khalfallah