Cher·e·s lecteur·ice·s et abonné·e·s de Fild, certain·e·s d’entre vous auront sans doute du mal à lire ce qui ressemble encore vaguement à une phrase. C’est normal, c’est nouveau, c’est moderne et bien-pensant. Mesdames et messieurs, voici l’écriture inclusive. Une imposture linguistique au service d’une idéologie, et une pratique excluante sous couvert de justice sociale.


Par Marie Corcelle

Vendue comme l’apogée du progrès social et l’arme utile pour lutter contre le sexisme et redonner de la visibilité aux femmes – il n’est toutefois pas vraiment certain qu’entrecouper de manière systématique chaque mot d’un ‘’ point médian ‘’ aide à rendre quoi que ce soit visible -, l’écriture inclusive promet des lendemains qui chantent. À partir d'une affirmation : c’est par une réforme de la langue que le patriarcat et les injustices seront combattues. Yana Grinshpun, linguiste et maître de Conférences en Sciences du Langage à Paris III Sorbonne Nouvelle, avait répondu à cette théorie dans une tribune collective publiée dans Marianne en septembre 2020. Rédigé par une trentaine de linguistes, le texte dénonce les nombreux défauts de cette écriture inclusive. Aujourd'hui, l’enseignante persiste et signe, sans mâcher ses mots contre les apôtres de l'écriture inclusive : « Ce sont des féministes de luxe et de pacotille, qui se fichent des véritables problématiques qui en sont à l’origine. L’écriture inclusive ne va en rien améliorer la condition sociale. Il y a de nombreuses langues où il n’y a pas de genre, et les violences tout comme le sexisme sont toujours aussi présentes ».

Le philosophe Yves-Charles Zarka va jusqu’à parler de tyrannie de la langue, une nouveauté, et cite la définition du terme par Blaise Pascal pour s’expliquer : « La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre ». En l’espèce, créer de toutes pièces des règles grammaticales pour obtenir l’égalité hommes-femmes quand cela ne peut se faire que par un ensemble de luttes à la fois politiques et sociales. « C’est comme si on pouvait changer la réalité en changeant les symboles. C’est absurde ! Une langue évolue, mais certainement pas par la contrainte de ses locuteurs. Il y a une violence sociale qui les pousse à utiliser cette écriture ». Pour le philosophe, l’enjeu est la domination de la société.

Mais cette méthode d’asservissement par le langage n’est pas si surprenante, au regard de la grande proximité des partisans de l’écriture inclusive avec l’idéologie « woke », qui rassemble les déconstructeurs unis de tous les pays. Parmi les techniques aux allures autoritaires sur fond de déconstruction, citons la censure ou encore le déboulonnage de statues. Dorénavant, c’est au déboulonnage de la grammaire qu’on assiste. « Je viens d’un système totalitaire, qui était l’URSS, et je vois comment ce totalitarisme soft - parce qu’il n’y a pas encore de camps de rééducation -, s’est installé. Et ce qui m’étonne, c’est la docilité avec laquelle ceci est accepté par les élites universitaires silencieuses et peureuses », dénonce Yana Grinshpun.

Dernier combat en date des partisans de l’écriture inclusive, l’entrée du pronom « iel » dans le dictionnaire en ligne Le Robert : « Pronom personnel sujet de la troisième personne du singulier et du pluriel, employé pour évoquer une personne quel que soit son genre ». Voilà ce qu’est « iel ». Un pronom neutre pour décrire tous les genres, afin de briser les infâmes stéréotypes de genre qui oppressent tout un chacun… mais qui a une forme au masculin, iel, et au féminin, « ielle » ! On peut donc s'interroger sur le paradoxe idéologique dont ce pronom témoigne : l'écriture inclusive prêche la différenciation des genres partout où c'est possible, alors que « iel » prétend à leur indifférenciation. Le progrès, vous dit-on.

Une aberration linguistique

L’idéologie, source de cette écriture inclusive, engendre nombre de dérives au niveau linguistique, qui conduisent à des barbarismes, tels que blanc·he·s et antiracistes, qui n'existent pas en français. Prenons la féminisation des noms. Si elle est certes naturelle, elle se heurte à certaines impossibilités inhérentes à la langue elle-même. « Si l’on veut féminiser médecin en ajoutant un suffixe, cela donne ‘’ médecine ‘’, or le nom désigne déjà dans l’usage commun une activité thérapeutique. Le mot ‘’ escroc ‘’ n’a pas de féminin, mais les femmes escrocs existent, tout comme les femmes ‘’ témoins ‘’ », explique la linguiste Yana Grinshpun : « Il y a des cas où la féminisation n’est pas pertinente. S’il s’agit du statut de quelqu’un ou d’une fonction, le sexe n’a aucune importance. C’est une sorte de virtualité. Parler du sexe est proprement impertinent. Si je vous dis’’ un poste de directeur général ‘’, ou ‘’ un contrat proposé par l’assureur ‘’, il n’y a pas d’importance à savoir si ‘’ directeur ‘’ ou ‘’ assureur ‘’ désigne une femme ou un homme. Il faut bien comprendre que le masculin, lorsqu’il se confond avec le neutre, perd ses propriétés sémantiques ‘’ masculines ‘’ et ‘’ s’invisibilise’’ dans les emplois indifférenciés ». De même, l’utilisation du point médian est une aberration car elle ne respecte pas un principe fondamental de toutes les langues, valable à la fois à l’oral et à l’écrit : « Dans une position déterminée, on ne peut avoir qu’un seul signe. On ne peut pas dire agriculteur.ice, ce n’est pas possible linguistiquement. L’écriture inclusive contrevient à ce principe », confirme la linguiste de la Sorbonne.

Cette féminisation absolue s’érige en rempart face à ce qui serait une masculinisation de la langue française, et qui se trouverait illustrée par l’accord au masculin de deux noms de genre différents (à titre d’exemple, « mon père et ma mère sont partis » s’accorde au masculin, ndlr). Selon les partisans de cette écriture inclusive, avant le XVIIème siècle, les accords de proximité étaient dominants. Or, si l’on regarde d’un peu plus près, cette affirmation est erronée. La linguistique est une science, et comme dans toute discipline scientifique, avancer une théorie nécessite de la confronter aux faits. En l’occurrence, aucun fait n'accrédite la thèse selon laquelle la langue a été consciemment masculinisée depuis le XVIIème siècle. « Les recherches contemporaines montrent que l’accord de proximité existait toujours, qu’il existe encore, mais ce qui est attesté de manière majoritaire, c’est l’accord au masculin, qui fonctionne comme une forme qui neutralise l’opposition entre le féminin et le masculin. On voit mal ce qu’il y a de vexant dans « les garçons et les filles sont intelligents ». L’existence d’une forme qui neutralise les oppositions est propre à toutes les langues romanes et à la plupart des langues du monde. Quand on nous dit que tout cela a été mis en place par les hommes au XVIIème siècle, il s’agit d’un mensonge ». Une démarche qui s’avère donc non-scientifique et inventée, contraire à toute déontologie de recherche.

« Une expression du mépris de classe »

Selon les derniers résultats du test de français de la Journée de défense et de citoyenneté en France (en 2020), près de 12% des jeunes seraient des lecteurs médiocres, dont un tiers illettrés. Selon la Fédération Française des Dys, 4 à 5 % des élèves d'une classe d'âge sont dyslexiques. Comment faire apprendre à ces jeunes une écriture qui n’obéit à aucune règle et qui est complètement chaotique ? On ne le peut tout simplement pas, affirme Yves-Charles Zarka : « Une langue ne peut pas évoluer dans un sens où elle devient impraticable, et surtout pas dans le sens de son autodestruction. On ne peut pas lire l’écriture inclusive, ni la prononcer, ni l’enseigner ! » Mais ses promoteurs, voulant lutter contre « l’invisibilisation des femmes » et « leur exclusion », ont oublié de prendre en compte ceux qui n’ont pas la possibilité d’utiliser cette lubie progressiste. « L’accès à l’éducation des gens issus de milieux défavorisés ou qui ont des difficultés d’apprentissage passe par le langage, par l’apprentissage du français. Avec ce genre de choses imposées de manière officieuse au nom du progrès, ils ne peuvent que se sentir exclus », dénonce Yana Grinshpun. Derrière cette fameuse écriture pour « tous·tes », la linguiste voit l’œuvre d’une « caste », faite « d’intellectuels, de bourgeois et de féministes de luxe, qui se fichent non seulement de l’usage de la langue mais surtout des véritables problèmes sociaux » : « Avez-vous déjà entendu des gens qui ne font pas partie de cette caste, des ouvriers, des agriculteurs, des cadres, demander une révolution linguistique pour améliorer leur condition ? Non, jamais ! Parce que ça n’améliore rien du tout, et que c’est une prétention élitiste. C’est une véritable expression du mépris de classe ».

Une manipulation de la langue où se manifeste aussi, invariablement, la volonté d'imposer une idéologie et une manière de penser, comme le décrit si bien George Orwell dans 1984 : « Ne voyez-vous pas que le véritable but de la novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? ( … ) Tous les concepts nécessaires seront exprimés, chacun exactement par un seul mot dont le sens sera délimité (…). Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint ».

09/12/2021 - Toute reproduction interdite



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