Forcé d’apaiser ses relations avec Le Caire et Riyad, Erdoğan - le janissaire du Qatar, en grande difficulté - vient également de se « réconcilier » avec Abou Dhabi. L’Entente « Égypte - Arabie Saoudite - Émirats Arabes Unis » est-elle en train de gagner sa « guerre froide » avec l’axe « Doha - Ankara » en Méditerranée et au Moyen-Orient ? Un changement de rapport de force qui se ferait aussi au détriment des protégés islamistes de la Turquie et du Qatar, notamment les Frères musulmans.

 L’édito international de Roland Lombardi

Depuis une dizaine d’années, une lutte féroce a opposé deux blocs dans le monde sunnite : l’un composé de l’Égypte de Sissi, de l’Arabie saoudite de Mohammed Ben Salman (MBS) et des Émirats arabes unis de Mohammed Ben Zayed (MBZ) et l’autre, emmené par la Turquie et le Qatar. À la suite des Printemps arabes, les premiers ont organisé dans la région les contre-révolutions avec les militaires et participé au retour de pouvoirs forts, tout en essayant de contrecarrer l’influence de l’islam politique des Frères musulmans, soutenus et financés par les seconds. L’installation par le Qatar et la Turquie d’Erdoğan de membres de la confrérie au pouvoir dans les États arabes à la faveur des révolutions et des élections, comme en Tunisie ou en Égypte, a ensuite connu ses premiers revers. D'abord avec le coup d’État de Sissi au Caire contre le pouvoir frériste de Morsi, au cœur même du pays représentant la base principale et historique de la confrérie en 2013. Et surtout après les succès militaires et diplomatiques russes en Syrie, maintenant Assad à Damas au détriment des Frères musulmans syriens qui auraient dû, dans le projet de Doha et d’Ankara, prendre les rênes du pays en cas de chute du dictateur.

Face à ces déconvenues, et de plus en plus isolés diplomatiquement, Erdoğan et l’émir Al -Thani n’avaient pas dit leur dernier mot. Leur volonté de jouer un rôle géopolitique majeur dans la région et leur désir d’installer leurs sbires à la tête de toutes les capitales arabes ne s’étaient pas éteints. En 2019, avec les nouveaux mouvements populaires traversant la région et ressemblant à une seconde phase des printemps arabes, la Turquie et le Qatar lancèrent une « contre-offensive ». Partout, l’argent qatari revigora les Frères, qui attendaient leur heure. De son côté, Erdoğan - « le janissaire géostratégique » du petit Qatar - a déployé dans la zone sa politique néo-ottomane et panislamiste agressive en soutenant notamment en Syrie, à Idleb, le dernier bastion islamiste, ou encore en envoyant des armes, des conseillers et des mercenaires jihadistes en Libye, afin de contrer l’offensive du maréchal Haftar, l’homme du Caire, d’Abou Dhabi et de Moscou. Ses provocations en Méditerranée orientale contre la Grèce et la France se sont intensifiées.

Or, comme je l’écrivais en septembre 2020, tous les pays de la région, notamment les principaux protagonistes des deux blocs sunnites qui se faisaient face, ont énormément souffert des conséquences économiques de la crise sanitaire du coronavirus. L’axe Turquie/Qatar (rejoint par l’Iran) a été plus fragilisé. Malgré son bellicisme et ses fanfaronnades, Erdoğan a été mis également de plus en plus en difficulté sur le plan intérieur.

Du côté du bloc Égypte/EAU/Arabie saoudite/Israël (suite aux Accords d’Abraham), malgré une situation financière également problématique, l’Arabie Saoudite et les Émirats possèdent en revanche beaucoup plus de réserves budgétaires que tous leurs voisins. Et surtout : ces quatre États ont bénéficié de la bienveillance de Trump et surtout du soutien de Poutine, qui est sur la même longueur d’ondes que Sissi, MBS et MBZ quant à la lutte contre l’islam politique dans la région…

Comme je l’annonçais il y a tout juste un an, c’est la fin du grand bluff d’Erdoğan qui n’a plus, en Méditerranée et au Moyen-Orient, les moyens de ses ambitions.

C’est dans ce contexte, que le président turc a été forcé, ces derniers mois, d’engager une désescalade avec ses adversaires géopolitiques régionaux : l’Arabie saoudite et l’Égypte. C’est la raison pour laquelle - dans le sillage de cette « réconciliation » diplomatique avec Sissi - Erdoğan a fait pression pour que plusieurs médias proches du Qatar et des Frères musulmans cessent leurs critiques à l’égard de l’Égypte…

Depuis peu, un rapprochement avec les Émirats Arabes Unis participe aussi du dégel diplomatique en cours.

D'autant que, dans le même temps, les problèmes domestiques d’Erdoğan se sont aggravés. Sa côte de popularité est en forte baisse dans les derniers sondages. Et la chute de la livre turque est vertigineuse. En 2019, un dollar valait 5,7 livres turques ; aujourd’hui, il en vaut plus de 11. Pour les Turcs et les marchés financiers, c’est une situation très critique. Les manifestations dans le pays se multiplient. Le Qatar, lui-même en difficulté, ne peut plus, comme il le faisait jusqu’ici, assurer seul la perfusion économique de la Turquie. Dès lors, le Sultan est contraint de mettre entre parenthèse ses velléités régionales dans la région en échange d’un soutien financier émirati. En effet, le richissime émirat, profitant de la faiblesse de la monnaie turque, prévoit d’investir plus de 10 milliards de dollars dans l’économie turque, comme l’a annoncé MBZ lors de sa récente visite – historique –, le 24 novembre dernier, dans le palais présidentiel de Bestepe, de la capitale turque.

Certes, les désaccords sur certains dossiers régionaux vont perdurer, mais la rhétorique guerrière et les tensions entre les deux États vont s’apaiser. La conjoncture, très défavorable pour le maître d’Ankara le poussera même à faire des compromis. Est-ce pour autant une victoire définitive de l’Entente « Le Caire-Riyad-Abou Dhabi » sur l’axe « Ankara-Doha », et donc la fin de l’influence de l’islam politique dans la région et ailleurs ?

L’Europe, le ventre mou de l’offensive islamiste mondiale

Au passage, n’oublions pas que si Erdoğan est en si grande difficulté financière, il le doit aux dures sanctions votées, avant leur départ, par Pompeo et Trump (le soi-disant grand ami du leader turc !), alors que l’Union européenne a, de son côté, toujours hésité à pénaliser la Turquie lorsque celle-ci menaçait la Grèce et la France !

Si Trump avait été réélu, il aurait inscrit les Frères musulmans sur la liste américaine des organisations terroristes. Cela aurait été alors un coup décisif pour l’islam politique, le financement du terrorisme islamiste, et bien évidemment pour le Qatar et la Turquie d’Erdoğan, qui auraient ainsi perdu leur principal levier politique et géopolitique dans la région.

C’est bien connu : le nerf de la guerre est l’argent. Le Qatar et son « bras armé » turc ne peuvent certes plus soutenir aussi aisément qu’ils l’ont fait jusqu’ici les Frères musulmans.

Les manifestations islamistes anti-françaises il y a quelques mois dans le monde arabe, suite à la re-publication des caricatures de Charlie, fomentées par les services secrets turcs (avec les deniers de nos « chers amis du Qatar »), n’ont pas soulevé les foules et ont fait long feu.

Comme je l’écrivais en février dernier , après les Printemps arabes et le chaos généralisé qu’ils ont engendré, « on assiste même à une timide mais réelle forme d’« athéisation » progressive des jeunesses arabes. Les islamistes semblent ne plus avoir le vent en poupe. Les fiascos des Frères, un temps aux affaires, ainsi que l’anéantissement territorial de Daesh sont passés par là. Or, l’idéologie de Daesh et Al-Qaïda n’est pas morte et peut encore frapper les États faibles comme en Afrique ou en Europe ».

On l’a vu, l’entente contre-révolutionnaire Sissi-MBS-MBZ semble pour l’instant remporter la partie. Cette victoire se confirmera à la seule condition que ces autocrates, ayant senti le vent du boulet avec les révolutions arabes, poursuivent la modernisation de leurs pays, leur lutte contre la corruption, leur combat inédit et sincère contre l’islam politique sous toute ses formes, voire leur volonté de réformes théologiques de l’islam, comme actuellement à al-Azhar en Égypte ou en Arabie saoudite avec le salafisme

Pour l’heure, ni le succès relatif du Qatar qui s’est révélé incontournable en Afghanistan, ni la fin de son isolement par l’Arabie saoudite et ses alliés en janvier dernier - et sur la scène internationale depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche - ne sauraient cacher la nouvelle série de revers dans la région depuis quelques mois pour Doha, Ankara et leurs débiteurs islamistes : mise à l’écart du pouvoir des Frères musulmans tunisiens, cuisante défaite électorale des Frères au Maroc, relative défaite en Libye, coup d’État militaire au Soudan… Ce sont autant de preuves que les grands rivaux des Qataris et des Turcs, à savoir Le Caire, Riyad et Abou Dhabi, continuent de marquer des points.

Interdite dans de nombreux pays comme au Bahreïn, en Russie, en Syrie, en Égypte, aux Émirats, en Arabie Saoudite, et dissoute en Jordanie, la confrérie islamiste est en net recul partout ou littéralement sous pressions… sauf en Europe !

Pourtant, le coup de grâce pourrait venir de l’Occident, mais il n’en sera rien pour l’instant. Les Frères musulmans ne sont plus sous la menace de l’ancien président américain d’une inscription sur la liste américaine des organisations terroristes. Les tenants de l’islam politique – qui est encore pour certains idéologues démocrates la seule alternative aux « méchants dictateurs » dans le monde arabe » – et les lobbyistes du Qatar ont de nouveau l’oreille attentive de l’entourage de Biden. Et la Turquie d’Erdoğan pourrait retrouver tout son rôle dans la politique de l’administration démocrate contre l’Europe, et surtout la Russie. En Europe, seule l’Autriche a eu le courage, l’été dernier, d’interdire l’organisation islamiste frériste qui contribue pourtant à entretenir et propager ce « jihadisme d’atmosphère » (Gilles Kepel) dans nos sociétés. Or, cette mise à l’index est peu probable pour l’Allemagne, trop craintive des réactions de la Turquie, et impossible pour la France, tant que certains politiciens et le Quai d’Orsay, influencés par des « savants » « frérophiles » à la solde de Doha, regarderont encore les émirs qataris – et leurs chéquiers ! – avec les yeux de Chimène.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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30/11/2021 - Toute reproduction interdite


Le président turc Tayyip Erdogan et le prince héritier d'Abu Dhabi, le cheikh Mohammed bin Zayed al-Nahyan, posent pour une photo lors d'une cérémonie de bienvenue à Ankara, en Turquie, le 24 novembre 2021.
Murat Cetinmuhurdar/Presidential Press Office/Handout via Reuters
De Roland Lombardi