Marjolaine Edouard est réalisatrice, et Matthieu Alexandre photoreporter. Ayant réalisé des reportages autour du monde de la viticulture, c’est tout naturellement qu’ils ont eu l'envie d'auto-éditer leur livre « Du Raisin et des Hommes », mettant en valeur de jeunes vignerons, hommes et femmes, et leur rapport à l’agriculture biologique. Les dons accordés pour la production du livre sont rassemblés sur la plateforme Blue bees, dédiée au financement solidaire de la transition écologique. Un projet qui fait sens !

Entretien conduit par Peggy Porquet

Matthieu Alexandre/Marjolaine Edouard/Fild

Fild : Vous êtes photoreporter et Marjolaine réalisatrice. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à travailler comme ouvriers viticoles ?

Matthieu Alexandre : Au printemps 2020, nous étions confinés, et professionnellement à l’arrêt. Nous étions aussi fébriles de ne pouvoir nous rendre utiles, nous qui avons toujours été engagés. Nous avons été sensibles à l’appel national à la mobilisation pour le monde agricole en manque de main d’œuvre lancé par le ministre de l’Agriculture. Nous y avons répondu, à la fois motivés par une démarche citoyenne, un engagement pour un monde plus durable, et une aventure humaine sous le signe de la solidarité. Nous retrouver dans les vignes a relevé du hasard de la demande. L’Anjou un peu moins, car Marjolaine est originaire de cette région et que nous avions postulé en fonction des endroits où nous pouvions être hébergés.

Fild : En quoi le millésime 2020 est-il différent des autres ?

Marjolaine Edouard : C’est la combinaison de deux facteurs majeurs. Le plus marquant évidemment est la Covid-19, qui a entraîné une crise sanitaire et économique sans précédent à laquelle les vignerons ont dû faire face à tous les niveaux. Il y a des rendez-vous imposés par la nature que le vigneron ne peut manquer : l'ébourgeonnage en est un. Étape clé de la viticulture, il consiste à canaliser la vigueur de la vigne en sélectionnant les rameaux qui donneront les futures grappes. Au début du mois de mai 2020, la vigne avait déjà beaucoup poussé, stimulée par un hiver plus doux que la normale du fait du changement climatique, et un mois d’avril à la météo estivale - second facteur d’une année pas comme les autres. En principe, on n’ébourgeonne pas avant la deuxième quinzaine de mai. La Covid-19 empêchait le recrutement de saisonniers étrangers, les ouvriers traditionnels étaient parfois bloqués pour venir travailler. Aussi, le millésime 2020 a débuté difficilement pour les vignerons, et les difficultés se sont cumulées : restaurants et cavistes fermés, clientèle confinée, livraisons à l’international bloquées, etc... Il a fallu jongler à la fois avec l’impératif économique, logistique et climatique : vendre les stocks pour libérer les cuves pour les vendanges de septembre pendant lesquelles le contrôle de maturité du raisin a été très difficile dans le Layon à cause d’une météo capricieuse. Le millésime 2020 a été très stressant.

Fild : Dans votre livre, vous avez choisi de retracer le parcours de quatre jeunes vignerons. Qu’ont-ils en commun ?

Matthieu Alexandre : Nous avons établi deux seuls critères : que les vignerons soient en conduite biologique et que les femmes soient représentées. Non pas « des femmes de », mais des vigneronnes à part entière. Car leur présence reste encore timide dans le monde viti-vinicole, même si ce dernier s’ouvre peu à peu. Ces jeunes vignerons font de la conduite biologique une condition sine qua non de la pratique d’un métier deux fois millénaire. Ils sont convaincus qu’une démarche vertueuse est la clé d’une croissance verte autant respectueuse d’une terre nourricière que pourvoyeuse de revenus. Ils savent s’appuyer sur une tradition de pratiques et de gestes en les réadaptant au contexte du monde d‘aujourd’hui. Chacun son approche, son histoire, son rapport avec ce métier, sa relation au terroir, avec un point commun cependant : un sens certain de l’écologie. Des parcours singuliers qui écrivent une histoire commune, celle des vignerons du Layon.

Fild : En quoi la valorisation de la viticulture et la viniculture biologiques sont-elles des solutions durables pour notre planète ?

Marjolaine Edouard : Quoi de mieux que le vivant pour protéger le vivant ? Le principe fondamental de la conduite biologique est l’absence de tout produit chimique ou de synthèse, tant dans les vignobles que dans les cuves. Il s’agit de s’appuyer sur la vigueur naturelle de la vigne, de l’accompagner, de la guider, de la stimuler avec des produits naturels qui ont fait leurs preuves (souffre, bouillies bordelaise et levures indigènes). Travailler en bio, c’est aussi accepter de dépendre de ce que la nature est capable d’offrir sans la surexploiter. La vigne peut être stimulée contre les aléas climatiques, de plus en plus marqués, par des moyens naturels pour la « booster », la protéger, donc la renforcer (décoctions de plantes, par exemple), et surtout en combinant le maximum de paramètres naturels : faire revenir la biodiversité dans les vignes, semer certaines graminées qui captent l’humidité obligeant la vignes à s’enraciner, coucher l’herbe entre les rangs pour faire un paillage naturel, mettre des nichoirs pour les oiseaux insectivores, planter des haies pour la réintroduction des chauves-souris (premiers prédateurs du vers de la grappe), planter des arbres fruitiers qui vont créer de l’ombre et limiter l’érosion des sols... En ayant une vision écosystémique de son milieu, le vigneron favorise un système de production respectueux de la nature, donc durable.

Fild : Pourquoi avez-vous choisi la voie de l’autoédition pour la création de ce livre ?

Matthieu Alexandre : Les livres photos sont exigeants en termes de fabrication et de façonnage. Les maisons d’édition ne courent pas après de tels projets qui coûtent cher et se vendent peu. Nous sommes aussi des artisans. Nous tirons dans un premier temps à 500 exemplaires. Passer par le financement participatif nous assure que le livre va trouver ses lecteurs.

Faire le choix de l’autoédition, c’est aussi la liberté de créer un livre à notre image, respecter notre démarche et nos choix d’auteurs. Nous avons donc tout mis en place pour réaliser un livre qui soit, à l’image du raisin, beau et durable. Symboliquement, « Du Raisin et des Hommes » sortira au printemps en même temps que le raisin !

Mais d’ici là, ce projet a encore besoin de soutien !

07/12/2021 - Toute reproduction interdite

De Peggy Porquet